Les menaces structurelles qui pèsent / sont tombées sur le tourisme marocain

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C’est un article qui traîne dans mes brouillons depuis octobre 2019. J’avais déjà développé les raisons pour lesquelles, amha, un projet touristique n’était pas ce qu’il y avait de mieux pour s’installer au Maroc, je voulais développer. Mais à l’époque, j’avais beaucoup de choses à faire, j’en avais aussi un peu assez de me faire taper dessus à chaque fois que je disais :

  • attention, n’investissez pas dans un riad à Marrakech, l'immobilier est en crise
  • attention, n’investissez pas dans un projet touristique à Marrakech ou Agadir, c’est déjà en surcapacité
  • attention aux projets touristiques : le tourisme au Maroc, c’est difficile et risqué

Avec la pandémie, j’ai pensé mettre mon article à la corbeille, tellement il était évident que ces “menaces” structurelles s’étaient concrétisées, au-delà de la circonstance particulière “coronavirus”. D’ailleurs de nombreux articles de journaux en parlaient.

Mais non… Bernard et moi continuons à recevoir des demandes, sur Facebook je vois plein de messages de gens qui veulent croire (pour se rassurer) que tout sera réglé dans six mois.

Notre expérience dans le tourisme

Bernard et moi avons une longue expérience dans le tourisme, moi avec l'agence de mon mari, lui avec un riad dans le sud, vers Zagora. C’est d’ailleurs comme cela que nous nous sommes rencontrés.

Tous les deux, nous avons arrêté de travailler dans ce secteur, pour des raisons à la fois personnelles et économiques. Avec mon agence Web, j’ai fait des sites pour une trentaine d’opérateurs touristiques au Maroc, agences, transporteurs touristiques ou hôtels.

Nous avons fait certaines des erreurs que nous vous conseillons donc d’éviter, ça aussi c’est le partage d’expérience :) (et peu de gens pratiquent ce type de retour, sur les forums et sur les réseaux sociaux, on ne trouve que des gens qui réussissent merveilleusement bien).

Nous savons ce que nous aurions pu faire mieux, mais nous avons tous les deux pris la décision de ne pas continuer parce que nous avons pensé que le rapport rentabilité / risque était trop élevé pour nous, que nous n’avions pas les reins pour tenir deux à trois ans en cas de crise grave, sans faire autre chose, et que, tant qu’à faire “autre chose” autant s’y donner à fond, à 100%.

Les faiblesses du tourisme marocain sont de deux types : il y a les menaces externes, auxquelles on ne peut pas grand chose, et les faiblesses internes, que le Maroc essaye d’améliorer avec sa succession de plans pour le tourisme, mais contre lesquelles l’intervenant individuel ne peut pas grand chose non plus. (Ah le plaisir du Swot…)

Le réchauffement climatique est la première menace externe

Si vous vous dites que je yoyote, que c’est pour dans cinquante ans, ou que vous êtes carrément climato-sceptiques, vous pouvez passer directement à la suite de l’article… ou aller ailleurs lire des gens qui vous diront que c’est vraiment le moment d’investir dans le tourisme.

Le Maroc, en tant que pays chaud, littoral avec une grande partie de ses terres en zones désertiques ou semi-désertiques, est particulièrement menacé.

Les effets sont déjà là

La sécheresse est de plus en plus longue et fréquente. Le Maroc lutte comme il peut contre le stress hydrique, avec des barrages, un projet de station de désalinisation, mais en attendant, on a chaud, très chaud, de plus en plus souvent. Cette année a été étrange. A Casablanca, nous n’avons quasiment pas eu de pluies cet hiver, les températures ont été très modérées ; pendant Ramadan, au contraire, il a fait agréablement frais, avec un peu de pluies ; mais depuis quelques jours, les chaleurs sont revenues. Globalement, comme partout dans le monde, les températures augmentent au Maroc.

Et dans un pays chaud, on arrive plus vite à des températures insupportables !

On a commencé à édicter des mesures pour lutter contre la sécheresse, comme l’interdiction d’arroser, à certaines périodes. Un jour viendra où il faudra regarder en face le problème des piscines.

La pérennité des côtes marocaines

Ici, on a beaucoup de côtes rocheuses, avec des falaises plus ou moins élevées, on a aussi beaucoup de côtes très plates. Je me souviens d’un quartier d’El Jadida, bâti en contrebas, la route longe la plage, au niveau de la plage, et de l’autre côté de la route, on voit des terrains nettement plus bas, au niveau de la mer, puis tout un quartier. En cas de hausse du niveau de la mer, ce quartier pourrait rapidement se retrouver les pieds dans l’eau.

C’est la même chose pour Agadir, rebâti en bas de la colline de Founty, après le grand tremblement de terre, ou même d’une bonne partie de Casablanca. En France, dès 2013, on a dû abandonner des immeubles bâtis trop près de la plage.

La “honte de voler”

La “honte de voler”, c’est un mot suédois, flygskam, et un mouvement qui cherche à limiter les déplacements en avion. Si le monde du tourisme et de l’aérien considère qu’elle n’a pas eu d’impact en 2019, cela reste une menace à moyen terme. Le Maroc est très dépendant de l’aérien, et tout ce qui touche l’aérien touche le tourisme marocain.

A la “honte de voler” va, je crois, s’ajouter la “peur de voler” pour tous ceux qui se sont retrouvés coincés dans les aéroports marocains, sans possibilité de retour. Ou ceux qui ont eu des problèmes suite à la faillite de Thomas Cook…

Seconde menace externe : le terrorisme

Au Maroc : 24 août 1994 à Marrakech (hôtel Asni), 16 mai 2003 à Casablanca (Casa de España), 28 avril 2011 à Marrakech (café Argana), 17 décembre 2018 dans le Moyen-Atlas (meurtre de deux touristes scandinaves)

Ailleurs au Maghreb : 17 novembre 1997 à Louxor, 11 avril 2002 à Djerba, 23 juillet 2005 à  Charm El-Cheikh, Avril et décembre 2007 à Alger, 24 septembre 2014, meurtre d’Hervé Gourdel en Kabylie, 18 mars 2015 au Bardo à Tunis, 26 juin 2015 à Sousse en Tunisie,  décembre 2018 et mai 2018 à Gizeh

A chaque fois, même si c’était “loin”, la fréquentation touristique au Maroc a baissé, plus ou moins longtemps, plus ou moins fortement. J’ai passé beaucoup de temps à expliquer (ce que je pensais sincèrement) qu’en respectant les règles de base, il n’y avait pas plus de risques au Maroc qu’ailleurs, que la zone du sud-est du Maroc, où nous travaillions, n’était pas dangereuse, mais je ne pouvais pas aller plus loin que partager mon ressenti.

Le fait : quand il y a un attentat islamiste, quelque part au Maghreb ou en France, la fréquentation touristique chute au Maroc. Et même si on est autant en sécurité au Maroc qu’en France, on ne peut pas reprocher aux gens de ne pas vouloir passer des vacances en étant stressé par la peur.

En troisième : la crise économique

De 2008 au milieu de 2010, nous avons subi le contrecoup de la crise des subprimes et de la crise financière qui a suivi.

Une de mes amies, qui gérait une agence événementielle à Paris a vu son chiffre d’affaires annuel chuter de 40% en trois semaines.

Les conséquences pour le tourisme marocain ont été immédiates :

  • annulation d’un certain nombre de réservations (mon amie, par exemple, avait trois incentives prévus à Marrakech qui ont été annulés)
  • allongement pharamineux des délais de paiements des donneurs d’ordres européens (et on serre les fesses en attendant que ça vienne, car cela vaut mieux que rien)
  • baisse de la fréquentation directe, c’est normal, les gens avaient moins d’argent, donc ils voyageaient moins

Les deux secteurs qui s’en sont le mieux sorti à l’époque étaient le tourisme très haut de gamme et le style “routard”.

Aujourd’hui se profile dans le monde une crise économique sans précédent récent, et je pense que le tourisme local va énormément souffrir, plus encore que dans d’autres pays. Cela c’est pour demain, avec l’analyse des faiblesses internes !

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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

2 commentaires

  1. Avatar

    ” J’avais déjà développé les raisons pour lesquelles, amha, un projet touristique n’était pas ce qu’il y avait de mieux pour s’installer au Maroc, je voulais développer.”

    Bonjour!
    Amha, za3ma, ce n’est pas de l’arabe !
    https://fr.wikipedia.org/wiki/AMHA
    Merci WikiPedia !
    ;-)

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