Les faiblesses internes du tourisme marocain

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Malheureusement, à côté des risques externes qui pèsent sur le tourisme marocain, et que le pays ne peut que “subir”, il y a aussi de nombreux problèmes internes, qui plombent doucement la destination Maroc. On le voit sur les forums de voyageurs, avec beaucoup de plaintes sur le manque de qualité de l’accueil, les prix trop élevés, voire le harcèlement par les guides et les faux-guides. Cela touche principalement Marrakech et, dans une moindre mesure, Agadir.

Vision 2010, vision 2020, plan Azur, les objectifs et les réalisations

On le voit, aussi, dans les statistiques de fréquentation. Quand on met bout à bout les proclamations enthousiastes des médias sur le nombre de nuitées au Maroc, on a l’impression que le tourisme est exponentiel, et qu’on aurait bientôt cinquante millions de touristes. Bien entendu, ce n’est pas le cas. Les dix millions de touristes de la vision 2010 ont été, certes, quasiment atteints, mais en prenant en compte les MRE.

Le plan Azur, lui, a été un flop, générant quelques colères royales bien senties (notamment à Taghazout). Quand à la vision 2020, qui visait à faire du tourisme la première industrie du Maroc, elle doit, amha, être sérieusement mise en sourdine suite à l’expérience “coronavirus”.

Cela ne veut pas dire que ces plans n’ont pas été utiles, la “Vision 2010” a effectivement permis le développement du secteur, l’apport de devises au Maroc. Beaucoup plus de gens vivent du tourisme que sous Hassan II.

Mais ces plans n’ont pas été des panacées, de nombreux problèmes subsistent.

Le manque de qualité de l’infrastructure

Au Maroc, on construit des hôtels mais on ne les entretient pas vraiment. On ne rénove pas, l’hôtel vieillit, perd des clients, donc on a moins d’argent, donc on ne rénove pas. Certes, on revient de loin. Au temps de Hassan II, le parc hôtelier était essentiellement public, une grande partie a été privatisée à la fin des années 1990.

Les fenêtres des chambres donnant sur la Mamounia

La Mamounia en 2004, avant la rénovation

A l’exception de la Mamounia, rénovée une première fois en 2009 par Jacques Garcia (avec trois ans de travaux), une seconde fois “maintenant” (la fermeture était prévue du 25 mai au 20 septembre, une durée beaucoup plus courte, pour des travaux sur les restaurants et la cuisine). Il faut dire que l’hôtel s’était endormi, j’y avais séjourné en 2004 et j’avais été impressionnée – dans le mauvais sens – par les tapis usés jusqu’à la corde, au sens littéral du terme, dans les couloirs.

A l’inverse, à Agadir, la situation est devenue si critique que la ville elle-même a décidé d’investir en prenant en charge 30% des coûts de rénovation de 10.000 chambres.

Le véritable problème reste la mauvaise qualité des classements : un 4* marocain, c’est, dans la plupart des cas, un mauvais 3* ailleurs, voire un 2*.

Le rapport qualité / prix

Ce problème découle en partie de la précédente, mais pas seulement. Le prix des vols est élevé, surtout quand on ne vient pas de Paris. Le coût du transport aussi, les voitures sont importées et coûtent cher et le Maroc n’a pas de pétrole. Ce sont les deux premiers postes de dépense dans un circuit.

Pour du tourisme de masse ou du tourisme “routard”, les prix marocains sont extrêmement élevés.

Pour du tourisme plus haut de gamme, sans aller jusqu’au tourisme de luxe, la qualité du service et des prestations est incomparable – dans le mauvais sens – à ce que proposent des destinations comme la Turquie ou la Croatie. J’ai même des amis marocains, prestataires touristiques, qui le reconnaissent.

Alors, certes, le Maroc est le “plus bô pays du Monde“, mais ça ne suffit pas. Je n’ai pas trouvé de statistiques sur les multi-séjours, le nombre de gens qui viennent plusieurs fois au Maroc est important, mais je vois aussi beaucoup de gens, sur les forums, déclarer qu’ils n’y retourneront pas, déçus après un premier séjour.

La pollution, en amélioration

Le Maroc a incontestablement pris un virage écologique, la COP 22 à Marrakech en est la preuve. La lutte contre la pollution fait partie de ses objectifs, et les résultats sont “contrastés”.

Ça s’améliore. Mais ce n’est pas ça… la gestion de la collecte des ordures reste insuffisante, les décharges en plein air se “déchargent” au moindre coup de vent, les sacs en plastique noir ont été interdits, mais on en voit toujours (comment vendre de l’alcool dans un sac transparent ?) et leurs remplaçants, d’autres couleurs et matières, jonchent toujours les routes.

Dans beaucoup de petits hôtels, il est nécessaire de faire couler l’eau de sa douche pendant une dizaine de minutes avant qu’elle soit chaude.

Toujours dans le domaine de la qualité de l’eau, il y a Plages pavillon bleuet les autres…

Le pavillon bleu au nom d'El Jadida, avec d'autres drapeaux

En 2013, le pavillon bleu flotte sur la plage d’El Jadida

Bref, vendre de l’écotourisme au Maroc sans dissonance cognitive, c’est difficile !

La difficulté du tourisme interne

C’est le refrain le plus régulier du Ministère du Tourisme (et la fédération nationale du tourisme vient d’émettre un plaidoyer déchirant pour que les marocains “tourisment” à l’intérieur. Des opérations sont faites régulièrement, comme Kounouz Biladi, les résidents marocains ont droit à des réductions dans les hôtels.

Pourtant le tourisme intérieur ne décolle pas, en dehors des week-end à Mazagan pour les habitants de Casablanca, de Marrakech et d’Agadir. En dix ans de tourisme, je n’ai jamais vu un résident marocain dans le sud.

Pourquoi ça ne marche pas ? A mon avis pour plusieurs raisons, bien différentes :

  • les familles marocaines sont plus grandes que les familles européennes, avec un niveau de vie inférieur ; des vacances de deux semaines pour six personnes, c’est très cher !
  • quand elles vont “au bled”, les familles marocaines vont dans la famille, chez des amis, à cause du prix, mais surtout parce qu’on n’insulte pas les gens en n’allant pas chez eux
  • pour d’autres, l’authenticité marocaine, c’est quelque chose qu’on admire de loin ; à la différence des touristes européens, on y vivait il y a encore peu de temps, et on a envie d’expériences plus modernes, pas de redevenir un “blédard”
  • enfin les marocains sont assez “chochottes” en ce qui concerne leur confort, les conditions de vie sous la tente ou en gite rural, manger une nourriture qu’on n’a pas préparée… ça effraye (j’ai une amie qui préfère manger chez MacDo, à Casa, parce que “là au moins, elle est sûre de l’hygiène”)

La montée des intolérances

Ce que je mets sous ce mot, ce n’est pas le terrorisme, mais la montée du harcèlement des femmes, par exemple.

Cette intolérance n’est pas nouvelle, vous trouverez en bas de la page un lien vers une ancienne discussion, de 2008, où on parlait gentiment de “mettre les français dehors, sinon ce sera à coups de pied dans les riads”.

Il est devenu de plus en plus difficile pour une femme seule de se promener sans se faire harceler. Chaque été connait des incidents désagréables où des femmes sont menacées à cause d’une robe trop courte. Sur les plages publiques, notamment à Casablanca, le port du maillot vous attire un essaim de mâles réprobateurs qui profitent de vous faire la leçon pour se rincer l’oeil.

Je ne pense pas que le Maroc a jamais été une terre de liberté où les femmes déambulaient sans voile, comme certains le disent en réécrivant l'histoire. Mais en quinze ans, les choses ont changé, et cela peut rendre certaines vacances très désagréables.

Une opportunité pour vous : le manque de variété de l’offre

Une offre sportive limitée

Enfin, la variété des expériences proposées n’est pas très large. Sorti du 4×4, du surf dans les dunes et sur la plage, du char à voile, du jet-ski, du golf, de la randonnée, du yoga et de la bronzette, il n’y a pas grand chose à faire.

Les centres comme les Terres d'Amanar restent l’exception, le canoïng est confidentiel, la plongée aussi. D’ailleurs, étant donné la rareté des caissons hyperbares (j’en ai trouvé un seul, à El Hoceima, dans un organisme professionnel), je n’aimerais pas plonger au Maroc, pour devoir, en cas d’accident, être transportée loin…

Les cavaliers peuvent facilement s’organiser un séjour équestre, par contre, en dehors de deux heures de promenade sur la plage que proposent certains hôtels, il sera quasiment impossible à un vacancier de commencer son initiation équestre.

Une offre culturelle insuffisante

C’est un secteur où il y a de nettes améliorations, depuis quelques années.

En briques rouges, l'entree du Musee art contemporain africain marrakech

L’entrée du MACAAL, le musée des arts contemporains africains

En particulier à Marrakech et à Rabat, l’ouverture / le développement de plusieurs musées élargit le champ, avec le Musée Mohamed VI, la maison de la photographie, le musée d’Art Contemporain Africain, entre autres. Si on veut vraiment chercher, il y a beaucoup de lieux à visiter, en dehors des deux ou trois musées incontournables que proposent tous les voyages organisés. Tout est dans le “si on veut vraiment chercher“, car trouver l’information n’est pas facile !

Il faut bien être honnête : pour les non-spécialistes, rien ne ressemble plus à une kasbah qu’une autre kasbah. Peu de guides rentrent vraiment dans l’histoire d’un lieu (la connaissent-ils d’ailleurs ?), en contrepartie, peu de touristes les poussent dans leurs retranchements. Beaucoup de monuments sont abandonnés, en ruine (l’état de la kasbah de Télouet est déprimant, celui de la kasbah de Boulaouane aussi).

Il reste les stages cuisines et poterie, les grands festivals, les moussems dont les dates sont connues à la dernière minute, quelques cinémas (vous rendez-vous compte qu’à Ouarzazate, le “Moroccollywood“, il n’y a aucune salle de cinéma ?)

Peu de propositions pour les enfants

En dehors des séjours hôtel / piscine ou plage, d’une part, ou des séjours dans des gîtes ou des écolodges qui permettent de profiter de la nature environnante, il y a très peu de choses à proposer aux enfants. Dans les villes, les parcs et les jardins sont peu nombreux, pas toujours entretenus et sans aménagements pour les enfants. Il reste des parcs privés, comme Crocopark à Agadir, Sindibad à Casablanca ou l’Oasiria de Marrakech… ils font monter l’addition, et sont très rapidement remplis en période de vacances.

La vision 2030 ?

La vision 2020, c’est maintenant, et c’est mal parti.

S’il y a une vision 2030, elle devra prendre en compte tous ces aspects, pour arriver à positionner le Maroc comme une destination touristique professionnelle et solide. Je crois que le Maroc a beaucoup bénéficié, indirectement, des printemps arabes et de la baisse du tourisme en Tunisie et en Égypte. S’il n’avait pas bénéficié des difficultés de ses concurrents, il n’aurait sans doute pas atteint les 9,5 millions de nuitées.

Pour l’instant, il s’agit d’empêcher un secteur entier de mourir. L’argent qui va être injecté dans ce soutien à court terme ne sera plus disponible pour l’amélioration des infrastructures.

Investir dans le tourisme, à titre personnel, demande un projet bien ficelé, qui puisse compenser une partie de ces faiblesses, qui soit suffisamment original et professionnel pour qu’on ait envie d’y revenir et qui cible une clientèle qui a envie de venir au Maroc.

Pas simple…

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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

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