La hogra, ça vient de ce genre de choses !

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Ils osent mendier

Extraits représentatifs de la discussion sur ces salauds de mendiants…

Aujourd’hui, j’hésitais entre un article déprimant (l'impact du coronavirus sur le tourisme, et ce que cela voulait dire pour les gens qui souhaitent investir dans le tourisme), un article sur un mot arabe étonnant, et un article nostalgie sur une sortie à la plage à Oualidia.

Mais la lecture de Facebook m’a fait tomber sur une publication encore plus déprimante, sur laquelle un certain nombres de commentaires méprisants, au mieux inconscients, au pire ignobles, ont été déposés.  Il était temps d’expliquer aux lecteurs de O-Maroc non acclimatés ce que recouvre la “hogra”, et par l’exemple ! La “hogra” c’est le sentiment d’humiliation du petit écrasé par le puissant, du pauvre soumis à la charité du riche, de celui qui voit au-dessus de lui les passe-droits et les beaux discours, et n’a même pas le droit de mendier son pain. Vous pouvez lire l’ensemble de la discussion ici, le groupe est public. Ah non, en fait l’administrateur du groupe l’a supprimée… on se contentera donc des screenshots que j’ai pris, et que j’anonymise. Tout n’est pas dedans, et pour le reste, je cite de mémoire, mais fidèlement.

Un bon mendiant, ça ne mendie pas, ça reste digne

En gros.

Parce que l’Islam parle de l’aumône (Sadaqa) pour les malades, pour une des participantes de ce groupe, quand tu n’es pas malade, tu n’as pas le droit de mendier. Ca a été dit par plusieurs personnes qui se vantaient d’aider “leurs” pauvres et trouvaient inadmissibles que les autres se permettent, comme ça de mendier.

Et l’idée que, dans cet immense dortoir à misère qu’est Lissasfa, il y ait des vrais pauvres qui n’aient pas réussi à trouver des gentils riches pour payer leurs dettes chez l’épicier ou le boucher, ou qui aient besoin d’un peu plus d’argent, parce que malgré tout, il n’y a pas que manger dans la vie, il y a … avoir un toit, de l’eau et du savon pour se laver, etc., le repas du gamin à l’école, ou les soins de quelqu’un dans la famille qui est malade, sans être pris en charge à 100% par la CNSS ?

Un mauvais mendiant se fait facilement un fric fou

Cet argument là, je l’ai entendu souvent, aussi en France, et dans la bouche de gens avec qui je n’aurais pas vraiment envie de partager un repas.

Oui, il y a des mendiants professionnels. Oui, à la fin de la journée, la collecte peut sembler importante. Mais, il y a trois “mais” importants :

  1. j’ai souvent vu un groupe de femmes qui mendient donner l’ensemble de leur recette à l’une d’entre elles pour qu’elle aille faire le change. Peut-être parce qu’elle sait compter ? Peut-être pour conserver la place sur le trottoir ?
  2. il y a les “faux-frais”, c’est-à-dire le racket de ceux qui organisent le trafic, attribuent les places, protègent les mendiants des agressions, cela représente une part très importante des sommes collectées
  3. il y a les jours avec et les jours sans. Les jours où il pleut, où il fait froid, où les jours où on crève de chaud. Il y a la violence de la rue, la douleur de rester assis de longues heures sur un mince carton, la hogra d’être invisible aux yeux des gens qui passent.

Quand j’ai suggéré à celui qui trouvait tout ça si facile d’essayer par lui-même, il m’a répondu “Comme si tu me dis je te conseille d’essayer la drogue une seule fois dans ta vie”.

Je n’ai toujours pas compris le rapport….

Assise par terre, une femme âgée mendie

C’est sûr que passer une journée comme ça, c’est super confortable et facile.

Le vendredi, tout le monde donne sa petite pièce. En dehors de ça… si quelqu’un peut effectivement gagner durablement mieux sa vie en mendiant dans la rue qu’en travaillant, c’est que le pays a un vrai problème.

Un mendiant trouve un travail en traversant la rue

Et effectivement, le Maroc a un énorme problème. Qui s’appelle un mega taux de chômage.

Comme dans beaucoup de pays, le taux de chômage au Maroc est sous-estimé, puisqu’on ne compte pas les gens qui ne sont pas en recherche active d’emploi. Donc tout l’informel qui survivotait ou arrivait à vivre à peu près correctement avant la Covid.

Ça donne ce résultat étonnant : le taux de chômage chez les femmes ayant un diplôme du supérieur est entre 30 et 35%, alors que celui des femmes non diplômées est de l’ordre de 2 à 3%. Pour les hommes ayant un diplôme du supérieur, le taux de chômage chute à 18-19%, et il est identique à celui des femmes pour ceux qui n’ont pas de diplôme. Le taux de chômage urbain global est autour de 15%, celui en milieu rural autour de 5%. Parce qu’à la campagne, il n’y a pas d’Anapec.

Donc c’est “par choix” que les gens n’arrivent pas à travailler dans une usine, à faire la femme de ménage sans contrat, payée 120 dirhams pour une journée de dix heures et plus, qu’un homme n’arrive pas à trouver des petits boulots, aider les commerçants à décharger, nettoyer des sardines, etc.

Et puis il y a les gens qui sont trop vieux pour travailler, mais qui n’ont aucune retraite. Ceux qui sont handicapés, aveugles, dont la prise en charge par l’état est inexistante. Les filles seules, chassées par leur famille qui choisissent – si elles ne sont pas obligées de cumuler – l’indignité de mendier de préférence à l’indignité de la prostitution.

Dans une autre discussion, en toute logique, les mêmes bons bourgeois se plaignent que les gardiens (c’est à dire les bons pauvres bien dignes qui ont réussi à se trouver un travail) soient envahissants, désagréables, et déclarent préférer payer le parcmètre.

Les pauvres sont trop nombreux

Ils poussent comme des champignons, ces pauvres !

L’initiative n’était pas mauvaise. La limitation aux “vrais” mendiants et aux “mendiants locaux” était déjà limite. La réponse m’a écœurée. Comme une autre réponse qui faisait tout un discours sur “les blacks” pour ne pas dire “azzi“…

Le confinement a tué tous les petits boulots, mais le bon mendiant arrive quand même à travailler

Parce que … aider les commerçants à décharger, porter les paquets, tout ça, ça suppose qu’il y ait des commerces qui marchent.

En réalité, il y a deux niveaux d’informel au Maroc : l’informel ayant pignon sur rue, des boulots réguliers, par exemple une boutique, un gardien, une femme de ménage pas déclarée. Tous ces gens sont très pauvres, fragiles, mais arrivent quand même à joindre les deux bouts. Et puis il y a le reste, ceux qui sont dans l’extrême précarité, les chiffonniers à qui on reproche de vider les poubelles sur la voie publique quand ils cherchent de quoi gagner quelques dirhams, les porteurs, les cireurs de chaussure, les vendeurs ambulants dans la rue qui passent vous proposer des chaussettes ou des lunettes, etc.

Pour ces derniers, depuis le confinement, il n’y a rien, plus rien. A qui vont-ils demander du travail ? Le chômage explose, ils n’arrivaient pas à trouver un boulot avant, et là, alors que le nombre de chômeurs est beaucoup plus important, ils vont arriver à trouver une solution miracle, et à travailler pour préserver leur dignité et ne pas mendier ? 

Un mendiant ça pue et ça fait du bruit

Le bruit et l’odeur, bis…

Oui, c’est vrai, un certain nombre d’entre eux ne dégagent pas vraiment des effluves raffinées. Sans être très différents de nombreux garçons de cafés, petits livreurs de bouteilles de gaz et autres. C’est vrai, c’est désagréable. 

Mais bon, si, de notre confort de riches ayant une douche chez eux qui n’est pas une simple planche posée au dessus du trou des toilettes, du savon, de quoi acheter du déodorant et faire notre lessive, on ne peut pas supporter ça une minute, le temps que “ça” passe…

Et puis de toute façon on ne meurt pas de faim au Maroc, alors pourquoi mendier ?

Cette phrase, “on ne meurt pas de faim au Maroc“, je l’ai souvent dite. Dans d’autres contextes, pour faire référence à une solidarité qui fait qu’on donne toujours à manger à quelqu’un, même si ce n’est qu’un bout de pain.

Je l’ai dite en admiration de cette solidarité qui n’existait plus en France, à l’époque où je vivais dans le sud et où je voyais les patrons de boutique plonger la main dix fois, cent fois dans une boite préparée pleine de pièces de un dirham, pour les mendiants et les mendiantes qui défilaient le vendredi. Où je voyais les patrons de cafés et de restaurant distribuer aux mêmes mendiants, dans des sacs en plastique, les restes des tajines des clients, le pain.

C’était déjà humiliant (vous imaginez, vous, manger les restes des autres mélangés dans un sac en plastique), mais cela faisait que ces gens avaient au moins à manger.

D’abord, je vois beaucoup moins de cette solidarité là depuis que je suis à Casablanca. Et depuis que les restaurants sont fermés, tant que les restaurants ne pourront faire que de la vente à emporter, on mourra de faim. 

Et puis il n’y a pas que la faim.

On meurt très rarement de faim, mais d’autres choses. Le corps peut tenir plusieurs jours sans rien manger (on dit deux à trois semaines, mais au bout d’une semaine, on est déjà faible).

On meurt de froid, l’hiver, beaucoup plus facilement (et ça arrive chaque année), on meurt de maladies non soignées, on meurt de violences, on meurt simplement de fatigue.

On meurt de désespoir, en se suicidant, parce qu’on n’a plus rien, qu’on ne peut pas nourrir sa famille, qu’on ne voit aucune issue. Il y a eu beaucoup de suicides depuis le confinement.

Mais comme le dit mon charmant interlocuteur :

Les gens se suicident même pour d’autres causes. Donc c’est une question de personnalité.

Juste une question de personnalité. Pas une question de misère.

Il s’y connait, il a de vrais problèmes (je suis allée voir son profil, cliquez sur les vignettes pour voir ce qui le préoccuper) :

Le Maroc est un pays de hogra

C’est ce que disent les rifains, dont le hirak n’intéresse pas grand-monde dans le reste du Maroc (il y a une incompréhension face à une province qui a voulu devenir indépendante, qui a vécu une colonisation différente et dont on considère qu’elle est riche, à cause du cannabis, donc les problèmes de “ces gens là” ont peu d’écho en dehors du Rif). Mais ils le disent fort comme dans cette vidéo tournée dans un stade à Tanger (la région du Rif, donc, et du Hirak)

Aujourd’hui, la révolte contre la hogra semble sortir des limites du Rif. Généralement, je n’aime pas partager des contenus arabophones, puisque je ne les comprends pas et que je peux difficilement en vérifier l’authenticité. Même si on me les traduit, ce sera toujours de seconde main. Mais voici une video montrant un policier à cheval sur une plage à Essaouira, qui se fait agresser par la foule. La question n’est pas celle du bien fondé de son intervention (confinement, toussa toussa) mais la réaction des gens.

Il y aurait eu, ailleurs, d’autres incidents, où des marocains se seraient rebellés contre les forces de l’ordre, toujours pour les mêmes raisons :

  • ils ne supportent plus d’être trop confinés
  • ils ont besoin de sortir pour gagner un peu d’argent
  • les aides de l’état sont trop faibles ou n’arrivent même pas

Alors juste pour conclure cet article, une photo (faite à Paris), qui dit beaucoup de choses :

Qui sème la hogra récolte l'intifada

Pancarte d’un collectif pour soutenir les migrants à Paris

Avec un ami, nous avons inventé un néologisme : “siber“, de bled siba, le pays qui se rebelle contre le sultan. En 1981, on a connu les émeutes du pain. Ce serait bien que ça ne “sibe” pas au Maroc maintenant. Pour cela, il faut que le confinement cesse vite, que les aides de l’état pour les plus pauvres continuent et soient plus efficacement distribuées partout (c’est le réseau de distribution qui peut coincer, là il s’agit plutôt de rechwa). Et surtout, il faudrait un peu moins de hogra.

Heureusement pour certains, les gens qui se font facilement un fric fou en mendiant ne lisent pas Facebook.

1 mise à jour le 06/06/2020 :

Je m’aperçois aujourd’hui, comme on pouvait s’y attendre, que la vidéo de la foule sur la plage à Essaouira a été supprimée de Youtube.

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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

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