Tradition et modernité, et la rémunération des juges

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La discussion que nous avons avec Abdel sur ce post chaleureux pour les français a fait remonter un souvenir de lecture.

On trouve beaucoup de choses sur Internet, et notamment des fac-similés de travaux ethnographiques anciens.
Je ne sais malheureusement plus où, j’avais téléchargé un extrait des Archives Marocaines, publication de la mission scientifique du Maroc, pas de date de publication, mais à vue de nez (et de typo et de mise en page), années 20 au plus tard.

Cela commençait avec la description de l’Azref, la justice tribale et coutumière des berbères, qui s’imposait au dessus de la charia. (Ou pour être exacte, dont le tribunal rendait inutile de passer devant des juges coraniques. Mais il était évident que les juges statuaient à la fois dans le respect du Coran et du droit coutumier).

Donc le tribunal n’était pas constitué de juges professionnels, mais d’hommes respectés pour leur science et leur sagesse, ceux qu’on appelle parfois Iggouramen, du côté de Tazzarine, (Imouqqranen dans le dialecte des Aurès) terme que Germaine Tillon a traduit par « Grands Vieux » (et je n’ai pas fini de vous ennuyer avec Germaine Tillon, au fait). On les nommait pour arbitrer un litige, et

Voici la procédure pour concernant l’Azref :
Dans chaque tribu, on choisit un ou plusieurs personnages sensés, très versés dans la science des jugements équitables, accoutumés à eux, aux principes fermes et revêtant les conditions exigibles.
Les affaires de la tribu sont déjà parvenues à la connaissance de ce juge et les faits concernants on été réitérés devant lui, sans compter les gages de loyauté et de droiture qu’il a donnés, la perception qu’il a faite de la rechwa et son acceptation.
La rechwa est un cadeau préalable qu’on fait au juge pour se concilier sa bienveillance. Elle est dans certains cas, comme on le voir, une institution légale.

Le bakchich n’est que la dégradation de cette institution. Il y a cent ans, il y avait peu de fonctionnaires au Maroc, peu d’impôts, pas partout. Les caïds régnaient grâce à un système féodal d’alliances, et il fallait se concilier les grâces de ses protecteurs. Les berbères avaient un système presque démocratique, où toutes les parties se mettaient d’accord sur le choix des juges, et les rémunéraient avant, par le biais de cadeaux.

Maintenant, cherchez sur Google Images le mot rechwa, et vous verrez encore mieux la relation !

Rajoutez sur cette coutume la mise en place rapide d’un état qui doit servir d’intermédiaire, toucher les amendes et rémunérer les fonctionnaires, l’habitude des marocains de tout faire pour éviter l’intrusion du makhzen dans leurs affaires privées, la greffe difficile d’un système judiciaire romain sur ces multiples traditions, diverses entre nord et sud, makhzen et siba, tribus berbères, hassani, arabes… et vous arrivez au système actuel.

Quand je suis arrivée au Maroc, la répétition permanente de cette phrase « entre tradition et modernité » me faisait rire. A tort. C’est une des clés du Maroc, à la fois sa force et sa faiblesse, son défi pour l’avenir. Selon la façon dont l’harmonisation se fera, le pays évoluera bien ou moins bien. C’est une des devises du pays.

Des juristes marocains pensent que la solution serait de couper le greffon, et de revenir au droit coutumier, plus proche de l’autre Maroc, celui qui existe « toujours ».
Personnellement, je pense que ce n’est pas une solution, parce que cela ne permettrait pas de supprimer les mauvaises habitudes, parce que ce qui pouvait se faire au temps des Iggouramen n’a plus de sens au temps des fonctionnaires corrompus dont parle Abdel, et surtout parce que la globalisation est passée par là.

Mais la question sous-jacente, celle de l’adaptation du greffon et de la fusion entre tradition et modernité, est toujours là.

Comme le dit Germaine Tillon, en signalant que ces changements frappaient tout autant les sociétés occidentales que les sociétés berbères,

inventer autre chose, tel va être l’impératif du millénaire qui vient

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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

Un commentaire

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    Bonjour,
    “Je ne sais malheureusement plus où, j’avais téléchargé un extrait des Archives Marocaines, publication de la mission scientifique du Maroc, pas de date de publication, mais à vue de nez (et de typo et de mise en page), années 20 au plus tard.
    Cela commençait avec la description de l’Azref, la justice tribale et coutumière des berbères, qui s’imposait au dessus de la charia.”
    Peut-être ici :
    http://am.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/AM-1904-V01-05.pdf
    ou là :
    http://bnm.bnrm.ma:86/ClientBin/images/book393968/doc.pdf

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