Crise du tourisme et coronavirus

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Déjà confronté à des menaces sérieuses, fragilisé en interne, le tourisme marocain a été heurté de plein fouet par la crise du coronavirus. De l’aveu même de ses plus hauts responsables, le secteur est sinistré. Et ce d’autant plus que de nombreux acteurs du tourisme sont dans l’informel, ce qui les a empêchés de recevoir les aides que l’état a déjà commencé à mettre en place.

Avec une saison de printemps (la haute saison partout au Maroc) et une saison d’été déjà mortes, une saison d’automne fortement compromise, quelles sont les perspectives ?

La guerre entre les destinations touristiques est ouverte

Avec le déconfinement en France, la première réaction, pour beaucoup, a été de partir en week-end et les forums de voyage sont pleins de gens qui ont envie de partir en vacances, demandant quand les avions pour le Maroc vont fonctionner à nouveau.

Un voyage, ça s’organise, se prépare.

Il y a des gens qui veulent aller spécifiquement au Maroc, la plupart veulent aller au soleil. Déjà savoir que l’Espagne ou la Grèce accueilleront les touristes peut détourner dans ces pays des vacanciers qui auraient initialement pensé venir au Maroc.

Toute l’industrie du “all inclusive” est basée sur les allotements, places réservées dans les avions, dans les hôtels. Les premiers à ré-offrir leurs allotements rafleront sans doute une grande partie de la clientèle.

NB : ceci n’est PAS une critique de la gestion de la crise par le Maroc, juste une analyse sur la façon dont les choses fonctionnent. Le virus est arrivé au Maroc par des voyageurs, les tous premiers cas sont apparus chez des gens qui étaient en contact avec l’Europe, pas avec la Chine.

Un voyage ça se paye

On revient sur les problèmes de rapport qualité-prix au Maroc. J’y ajouterai une tendance, chez certains, à faire payer “aussi cher que possible”, préférant un plus gros profit à court terme à des rentrées régulières sur le long terme, profitant aussi du fait que beaucoup de gens ne négocient pas réellement.

J’ai déjà vu passer des annonces de prix “après confinement” qui m’interpellent, comme un gîte dans le sud (à Goulmima) proposant une soupe à 40 dirhams (publication retirée depuis).

Il ne faudrait pas que les prix s’envolent pour compenser le manque à gagner…

La durée de la crise va être longue

La crise du tourisme va se prolonger, à mon avis, bien au-delà de la réouverture des frontières.

Car les clients ont peur de dépenser, mais aussi parce que la crise économique va éclater en Europe (comme partout, l’Europe est juste le principal client du Maroc). Une baisse de PIB comme celle de la France ne se rattrape pas en quinze jours, les congés payés ont souvent été consommés “obligatoirement” pour les salariés en arrêt, beaucoup de pays ne souhaitent pas voir leurs ressortissants voyager à l’étranger, pour ne pas risquer de devoir à nouveau organiser des rapatriements.

Si tout se passe bien, dans le meilleur des mondes, sans attentat, sans hausse trop importante des tarifs aériens, etc., il faudra attendre le printemps 2021 pour que ça “reparte”.

Il faut que la peur de la contamination disparaisse

Car tant qu’elle sera là, l’expérience marocaine sera “effrayante”.

Une touriste se fait décorer la main au henné

Le henné, un des incontournables du tourisme marocain, possible en temps de pandémie ?

Comment “vendre” Jemaa Fna et les souks, à l’ère de la “distance de sécurité” ? Encore plus quand elle n’est pas respectée par les marocains eux-mêmes ?

Comment forcer un client à respecter ces mesures, quand il n’en a pas envie, qu’il a payé pour ses vacances et considère qu’il fait ce qu’il veut ? (et j’en ai connu beaucoup comme ça, entre celles qui ne veulent pas accepter de ne pas se mettre en bikini dans le sud, ou qui fument dans les restaurants).

Comment réellement désinfecter et assurer la sécurité sanitaire d’un groupe lors d’un circuit où des personnes qui ne se connaissent pas vont partager le même véhicule, espace clos, pendant plusieurs heures ?

Surtout, comment gérer la dissonance cognitive entre “plus d’écologie et de tourisme durable” et l’impact sur l’organisation des transports de ces fameuses distances de sécurité ? En clair, comment rentabiliser des voyages avec trois personnes dans un 4×4 quand il y en a six d’habitude ? (un 4×4 avec chauffeur, c’est, grosso-modo, 100 € / jour, donc s’il y a moitié moins de passagers, sur un circuit de 8 jours, ça fait mathématiquement 400 € de plus).

Si les distances de sécurité sont réellement respectées dans les avions, dans les bus, etc. un voyage, c’est deux fois plus d’émissions carbone, et deux fois plus de coûts de transport.

Le marocain que certains touristes adorent rencontrer n’a pas compris grand chose au virus ni aux mesures d’hygiène. Il fait pour le masque la même chose que le casque de mobylette : le flic le demande, donc il le porte, mais comme ça le gêne, il le met sous le menton ou sur le bras. Tant que le port du masque sera perçu comme une nécessité, ce comportement va enfermer chez eux les marocains et détruire ce qui reste possible comme tourisme intérieur.

Qui va survivre ?

C’est la vraie question. Il y a les acteurs du secteur formel, qui ont une société, sont soumis aux contraintes de l’état, payent leurs taxes et, dans l’informel, deux “niveaux” : les riads non-officiels, les organisateurs de voyage sans assurance, et puis les petits qui vivotent au jour le jour, “faux guides” principalement, mais pas seulement.

Tous sont touchés, mais pas aidés de la même façon

Si je peux avancer une notion hasardeuse, il y a au Maroc l’informel “légal” et l’illégal. Ce que j’appelle l’informel “légal”, c’est celui qui est connu, où tout le monde fonctionne de la même façon, parce qu’il n’y a pas vraiment moyen de faire autrement.

Pendant très longtemps l’agriculture a été exemptée de taxes. Donc un agriculteur ne fait pas de factures. Donc un centre équestre et de loisirs qui achète des tonnes de foin pour ses chevaux ne peut pas avoir de facture. Et tout le monde le sait. C’est l’informel toléré, que l’état essaye de faire peu à peu rentrer dans le rang.

Dans le tourisme, ce sont les faux guides, les employés non déclarés à la CNSS, etc.

Et puis il y a l’informel illégal, qui est juste toléré, mais sur lequel on tape très fort quand il y a un problème. Les hébergements non-officiels, les organisateurs de voyage sans assurance…

Pour ces derniers, il n’y aura aucune aide, au contraire.

La chasse à ceux qui ne respectent pas les règles du jeu

C’est, je crois, Fouzi Zemrani, voyagiste marrakchi, qui avait ouvert le feu en 2012, publiant sur le web une liste d’agences de voyages “informelles” qui opéraient dans la région, en demandant à l’état de faire des contrôles. Il ne s’était rien passé.

Régulièrement, les professionnels du tourisme à Marrakech relancent le sujet. Dans tout le Maroc, ce sont eux qui en souffrent le plus, puisque Marrakech est la destination où vont le plus d’individuels. Vous avez en bas de l’article des liens vers de nombreux articles qui ressortent ce sujet année après année (2015, 2016, 2017, 2019…)

Je crois que les choses vont changer, et que le contrôle sera beaucoup plus sévère. Dans un pays en sur-capacité touristique globale (mais pas en sur-capacité de qualité), un écrémage des prestataires qui ne respectent pas les règles du jeu est inévitable.

Et ce d’autant plus que la plupart de ces informels n’alimentent pas tant que cela l’économie marocaine : le développement d’internet fait que, de plus en plus, les réservations sont faites via des grandes centrales et les paiements peuvent aboutir sur des comptes européens et ne jamais être rapatriés (c’est plus vrai pour AirBnB que Booking).

Le gouvernement a longtemps fermé les yeux sur l’informel “parce que cela rapporte des devises”. Dans une situation où les acteurs officiels peuvent sans doute répondre à toute la demande à venir, et apportent réellement des devises au Maroc, quelle justification pour continuer à fermer les yeux ?

Et vous, qu’en pensez-vous ?

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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

2 commentaires

  1. Avatar
    Fouzi ZEMRANI le

    Bonsoir,
    J’apprécie votre approche des effets de la crise sur le secteur du tourisme. Effectivement, l’informel est omni présent , et aujourd’hui, avec le confinement, l’état a été dans l’obligation de subvenir aux besoins des acteurs opérant dans l’informel afin d’éviter une crise sociale en plus de la crise sanitaire. Non l’état ne ferme pas les yeux “parceque l’informel rapporte des devises “. Nous gagnerons tous a ce que l’informel bascule vers le formel. Pour cela il faut peut être faciliter cette intégration. Cela a déjà commencé avec le statut d’auto entrepreneur où avec jusqu’à 200000 dh de CA annuel déclaré, il n’y a pratiquement rien à payer. Nous proposons d’élever ce seuil à 500000 Dh.

  2. Avatar
    Marie-Aude le

    Bonsoir
    merci pour votre passage.
    Augmenter le seuil est une bonne proposition, valide pour le tourisme en tout cas, où les crédits de TVA sont structurels.

    Je ne sais pas trop “pourquoi” l’état ferme les yeux, mais nous savons bien que s’il avait voulu réprimer, il l’aurait fait. Il a commencé il y a quelques temps avec les faux guides, au bout de quasiment dix ans d’efforts pour les faire revenir dans le formel, et là, brusquement, ça a été efficace.

    Donc pour les autres activités, si les AirBnB prolifèrent alors qu’il suffit de faire des relevés de listing sur le net, je pense que c’est au pire “fermer les yeux”, au mieux “avoir d’autres priorités”.

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