Le risque et le hasard : deux mots arabes dont l’un a complètement changé de sens en français

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La vie des langues est amusante. Le risque et le hasard sont deux mots qui viennent de l’arabe et qui sont, pour nous, fortement liés. Les sens des deux mots a évolué en devenant français. Si le “hasard” n’a connu qu’une extension de sens par une banale métonymie, le risque a lui complètement changé de signification, pour en venir à signifier quasiment le contraire de l’arabe.

Le risque est, à l’origine, un don, une chose que l’on reçoit de Dieu

En effet, en arabe رزق     veut dire : un don, la subsistance, ce que l’on te donne.

Comment en est-on arrivé au sens français, qui est au contraire, négatif  ? Risquer quelque chose, c’est se mettre en position de la perdre, dans l’espoir, en fait de gagner plus. Le risque, c’est aussi la possibilité que quelque chose se produise, avec en général une connotation négative : on risque une seconde vague du coronavirus, mais on a des chances de guérir. Si on vous dit qu’un médicament risque de vous guérir, cela sous-entend que c’est bien improbable.

Le voyage du “risque” est long et complexe. L’origine arabe du mot a été reconnue tardivement, par un orientalisant émérite, Marcel Devic, à la fin du XIX° siècle.

Marcel Devic, collaborateur de Littré et savant orientalisant

Orientalisant,  car à l’époque, l’arabe, c'était l'orient ! 

Collaborateur de Littré, (celui du dictionnaire) il fut l’un des tout premiers rédacteurs des listes de mots français d'origine arabe avec son Dictionnaire des Mots Français d’origine orientale, qu’on peut trouver sur archive.org ou sur Gallica, avec ses autres livres comme “Antar, poème héroïque arabe”  dont les illustrations romantiques, dans le goût de l’époque, ont quand même une réelle exactitude. Elles sont d’Etienne Dinet, un peintre orientaliste qui tombera amoureux du sud algérien et se convertira à l’Islam sous le nom de Nasr Eddine.

Devic, quant à lui, s’intéressera aussi à l’Inde.

Avant Marcel Devic, on considérait que le mot risque, qui se rencontre dans toutes les langues d’Europe occidentale, venait de l’italien rischio, qui date du XIII° siècle.

Mais d’où venait rischio ? S’il vient du latin, il n’a pas d’étymologie convaincante.

La racine arabe RZQ en arabe classique, c’est une subsistance, un profit, un don qu’on reçoit de Dieu, sans avoir rien fait pour, de façon fortuite, inattendue par un heureux hasard. Cela pourrait presque correspondre à la sérendipité, sauf qu’il n’y a pas, dans cette dernière, la notion d’intervention divine. Or, pour un musulman, “le rizq est délimité [décidé] par Allah“. Le rizq, c’est aussi la solde des militaires, qu’elle soit en argent ou en nature, et, plus tard, le salaire en général. Cela correspond aussi à la manne envoyée par Dieu dans le désert.

En darija, le sens dérive vers la notion de chance. Par contre, en arabe andalou, la possibilité d’un “rizq” négatif apparait, avec l’utilisation du mot dans des expressions comme “à ses risques et périls”. De “bonne ou mauvaise fortune”, le mot devient associé à la “mauvaise fortune”. On trouve ces expressions dans des contrats du XII° et du XIII° siècle. 

Aujourd’hui, en arabe, “Rizq” correspond aux richesses, à tout ce qu’un individu acquiert dans sa vie, mais dont il n’est pas réellement le propriétaire, car il les a reçues de Dieu.

Le hasard vient certainement de l’arabe

Mais au delà de cette certitude, basée sur la phonétique, on n’est pas très certain du “comment”. Plusieurs hypothèses coexistent, car le mot ne semble pas exister en arabe classique.

Le hasard est arrivé en français, puis en anglais par l’espagnol azar, qui désigne un mauvais coup aux dés. Il viendrait de l’arabe andalou az-zahr qui désigne un dé à jouer (al zahr se transforme en az-zahr devant une lettre solaire).

On pense que ce mot viendrait de l’arabe classique  أزهار les fleurs, qui a donné, toujours en espagnol azahar, la fleur d’oranger. Et qu’il aurait désigné des dés parce que ceux-ci auraient été décorés de fleurs… j’ai un doute, je n’ai pas vu de fleurs sur les photos de dés anciens que j’ai vus en préparant cet article. Plutôt des chiffres ou des points. Maintenant, rien n’empêche de donner un nom à une marque, comme on le fait dans certains jeux de carte. Ou, comme le dit Roland Laffitte, considérer que les cercles concentriques qu’on gravait sur les faces des dés pouvaient ressembler à des fleurs, ou que la face gagnante du dé pouvait porter une fleur.

J’y ai passé pas mal de temps, la seule image de dés anciens originaires d’un pays musulman que j’ai pu trouver est celle-ci : des dés du X° siècle, environ, originaires du Khorasan (l’actuel Afghanistan). On y voit effectivement des cercles concentriques, totalement différents des points auxquels nous sommes habitués. Et, sur la gauche, quelque chose que je croyais être un un cercle comme les autres, abîmé par un coup, avant de regarder de près. Maintenant cela m’évoque furieusement une rose stylisée. 

De musulman ancien

Sur ce dé islamique qui date du Moyen Age, on voit bien une fleur stylisée en haut à gauche

La “fleur” est réellement gravée de façon différente. Elle n’est pas entourée d’un cercle concentrique profond comme les autres marques.

Chose amusante, en anglais, “hazard” a une connotation négative qu’il n’a pas en français. Les mots se transforment en voyageant.

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