Vengeance ou justice ? Faut-il la peine de mort pour le meurtrier d’Adnane ?

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Cet article exprime une opinion purement personnelle, qui est mon opposition totale à la peine de mort, quel que soit le crime commis.

Celui perpétré contre le petit Adnane, kidnappé, violé, tué et enterré par un voisin est particulièrement atroce. Être horrifiée par ce crime, et tenter de compatir à la peine des parents ne change pas mon opinion sur la peine de mort. (Je dis “tenter”, car, à moins d’avoir vécu ce qu’ils vivent, je crois qu’il est impossible de comprendre leur douleur).

Cette opposition à la peine de mort est basée sur des convictions humaines et religieuses, mais aussi sur des faits et des analyses statistiques. Je ne les remettrai pas dans cet article, mais si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je vous invite à faire vos propres recherches pour vous faire une opinion basée sur les faits.

La définition même de la “justice” est difficile : faire justice, rendre justice, c’est réparer un tort, en “effacer” les conséquences pour les victimes, leurs proches et la société, c’est enfin préserver la société de la répétition de ce crime. C’est le faire d’une façon pertinente, proportionnée. Mais rien ne peut être proportionné au viol et à la mort d’un enfant. La première question, fondamentale, dans ce cas, c’est comment être juste. La loi, la religion donnent un cadre, chaque cas est différent.

La peine de mort ne répare rien

La réparation est importante, essentielle pour les proches de la victime et aussi pour le meurtrier. Contrairement à un vol, par exemple, on ne pourra jamais “effacer”. La réparation se contente, dans ce cas, d’essayer d’accompagner les proches et de les aider à surmonter leur deuil. Pour le meurtrier, réparer permet de s’amender, et de redevenir un être humain.

En Belgique, il existe un système de médiation où, en dehors du processus judiciaire, un condamné et une victime ou une famille de victimes peuvent se rencontrer, si les deux l’acceptent. C’est l’occasion pour le premier de donner des explications et, souvent des excuses. Pour la famille, mieux comprendre ce qui s’est passé, pouvoir avoir des réponses à la question qui taraude en permanence du “pourquoi” est un apaisement, une étape pour faire son deuil.

Comme le dit le père d’une des petites filles tuées par Marc Dutroux :

C’est une souffrance qui enchaîne pour l’éternité, qui vous use comme un cancer, qui vous tue à petit feu, qui vous amène à désespérer, à ne plus croire en rien

Certains vont jusqu’au pardon, d’autres pas, ce n’est pas l’objectif premier.

Or cette étape essentielle de la reconnaissance complète de son acte par le condamné est rarement atteinte au moment du procès. C’est trop tôt, il faut qu’un certain chemin se fasse. Elle permet aussi au condamné d’avancer vers un véritable amendement.

La réparation financière peut sembler dérisoire, voire insultante. Quel argent peut remplacer la perte d’un enfant ? Elle permet pourtant à la famille, par exemple, de recevoir une aide psychologique, de faire face aux aspects matériels qu’impliquent une telle tragédie. Un condamné mort ne peut plus rien payer.

Ayant regardé récemment “Il était une fois Hollywood“, je me suis documentée sur l’affaire Charles Manson, et le sort réservé aux meurtriers de Sharon Tate. La Californie n’appliquant pas la peine de mort, ils sont tous condamnés à vie. L’un d’entre eux s’est reconverti et il est devenu une personne exemplaire. (Cela ne lui a pas permis de sortir de prison pour autant).

La peine de mort de dissuade pas efficacement

En général, les pays pratiquant la peine de mort ont en réalité une criminalité plus élevée que les autres (les États-Unis en sont un bon exemple).

Pour ceux qui “calculent” les conséquences de leurs actes, la peine de mort est beaucoup moins effrayante que la perspective de passer trente ans en prison. Surtout pour un condamné sexuel, qui vivra un enfer en prison. Dans certains milieux mafieux, la peine de mort est vue comme une sorte de “distinction”, une issue inévitable qui vaut mieux que de mourir à petit feu pendant de longues années.

Quant à ceux qui ne “calculent” pas leurs risques, qui agissent sous le coup de l’impulsion, l’impulsion est tellement forte, fait sauter tous les verrous, comment pourrait-on, à ce moment-là, être effrayé par la peine de mort ?

Dans le cas d’Adnane, croyez-vous réellement qu’un homme assez imbécile pour envoyer par sms une demande de rançon à partir de son propre téléphone réfléchisse suffisamment aux conséquences de ses actes pour être effrayé par la peine de mort ?

En particulier pour les malades mentaux

En effet, quelle que soit la décision de la justice, je considère que le meurtrier d’Adnane est un malade mental. Cela ne l’exonère pas obligatoirement de sa responsabilité, pas plus que le mari tuant sa femme par jalousie n’est innocenté du simple fait d’avoir “pété un plomb”, mais cela veut dire que le passage à l’acte n’est pas un acte réfléchi et prémédité où la peur des conséquences va être mise en balance avec la satisfaction de son acte.

Le meurtrier d’Adnane n’est ni un serial killer ni un psychopathe qui a longuement préparé son acte pour essayer de ne pas en subir les conséquences. Autrement dit, la menace de la peine de mort n’aurait eu aucun impact sur lui, ni sur ceux qui, plus tard, commettront les mêmes sévices.

La peine de mort est très (trop) rapide

Nous souffrons tous au bout de quelques semaines de confinement. Peut-être que cette limitation légère de notre liberté peut vous permettre de comprendre ce que cela signifie réellement, trente ans de prison ? Surtout dans des prisons marocaines…

Si on veut punir quelqu’un et se “venger” de lui, la réclusion à perpétuité est bien pire que la peine de mort. Au bout de vingt ou trente ans, ceux qui sortent de prison sont totalement cassés, détruits par le régime carcéral.  Je suis certaine que Daniel Galvan aurait préféré la peine de mort aux très longues années qu’il doit passer en prison en Espagne (et, par contre, qu’il est heureux de les passer en Espagne et pas au Maroc).

Sur un autre registre, si Michel Fourniret avait été condamné à mort, le meurtre d’Estelle Mouzin n’aurait sans doute jamais été élucidé.

La peine de mort ne protège pas la société

L’idée que la peine de mort protège la société se base sur l’illusion qu’elle soit dissuasive, d’une part, sur l’illusion qu’il suffise de supprimer un individu pour que le crime ne se reproduise pas.

Le taux de récidive est étroitement dépendant des conditions d’incarcération, de la mise en oeuvre – ou pas – de réels programmes de réinsertion, d’obligations de soins psychologiques et, éventuellement, pour les délinquants sexuels, de castration chimique.

Une société qui pratique ce type d’incarcération et cherche à réinsérer ses délinquants est aussi une société qui cherche à prévenir le crime, pas seulement à le punir.

Prévenir le crime, cela passe par l’éducation, par donner aux gens des moyens de vivre correctement, d’exercer un métier, d’apprendre à gérer ses émotions, ses frustrations.

Prévenir la délinquance sexuelle

La très grande majorité des délinquants sexuels sont des gens qui ont été abusés dans leur enfance. La grande majorité des viols de mineurs ont lieu dans le cadre familial et sont commis par des très proches.

La culture marocaine, la pudeur, la hachouma ne favorisent pas la prévention. Il est très difficile de parler, encore plus ici qu’ailleurs. Où aller si un enfant souhaite se plaindre ? Qui connait les structures d’accueil ? Qui voudra l’écouter ? Alors que, même dans le cas de viols reconnus, il était encore possible, il y a quelques années, de forcer la jeune fille à épouser son violeur, quel(le) enfant, quel(le) ado aura le courage de parler contre “3ami” (mon oncle) et quelle famille aura le courage de porter la honte en public en portant plainte ? Cela reste très rare…

Ensuite, quelle éducation est donnée aux enfants ? Ont-ils une réelle éducation sexuelle ? Peuvent-ils mettre des mots sur ce qui leur arrive ? Comment leur expliquer “qu’il ne faut faire confiance à personne” (comme je l’ai lu sur Facebook) ou mieux, à qui faire confiance et de quoi se méfier ?

Pour ceux qui souffrent, quelles possibilités d’écoute ? Je suis frappée, de voir le nombre de personnes en souffrance psychologique qui demandent des conseils sur Facebook. Et le nombre de gens qui les renvoient simplement à la prière et à la lecture du Coran. Il y a aussi d’autres outils…

Pour les jeunes Marocains, souvent contraints au célibat par manque d’argent, vivant en famille, l’abstinence jusqu’au mariage, prônée par la religion, est, dans les faits, rarement pratiquée. Le confinement a encore accentué la pression, on l’a vu dans les maltraitances des femmes, les divorces… il est même surprenant qu’il n’y ait pas eu une hausse de la délinquance sexuelle et de la pédophilie, je pense plutôt qu’elle a eu lieu, mais qu’elle est cachée.

Ne pas tuer, tout simplement

Je suis croyante.

Je crois à l’interdit absolu de tuer, sauf en cas de légitime défense. Quand le meurtre a déjà été commis, il n’y a plus de légitime défense.

Je crois au droit de chaque personne à pouvoir se repentir, et j’espère qu’elle le fasse. Je ne me sens pas le droit de lui en ôter la possibilité.

Je crains l’erreur judiciaire, même devant des preuves “évidentes”, et je ne veux pas ouvrir la porte à la peine de mort pour un innocent parce que, dans un autre cas, les preuves seraient incontestables. 

La peine de mort n’est pas “utile”, ni pour les proches de la victime, ni en terme de dissuasion. C’est une vengeance sociale et, comme toute mise à mort inutile, elle ravale ceux qui la pratique au même niveau que les meurtriers, sous le couvert d’une décision de groupe qui les exonère de leur responsabilité individuelle. C’est une loi du talion antique qu’il faut définitivement abandonner.

Les appels à la peine de mort relèvent du lynchage, virtuel aujourd’hui heureusement. Vous trouverez dans les liens en bas de l’article les textes de différents Marocains qui pensent “autrement”.

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