Comprendre le débat sur les binationaux

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Le débat sur la double nationalité qui arrive à distraire un peu la Weboma des effets délétères de la Covid et des taux de contaminations toujours importants au Maroc m’intéresse beaucoup, car il soulève des questions importantes, que je me pose depuis longtemps, en tant que française expatriée. Voire d’autres pays réfléchir à cela est intéressant, même si le débat s’est invité au Maroc par ce que j’appellerai une “mauvaise porte“.

Pourquoi parle-t-on de la loyauté des binationaux marocains ?

C’est un article d’Ahmed Charaï qui ouvre le feu. C’est un ardent supporter du plan de paix proposé par Trump, mais cela n’a rien à voir (sauf dans l’hypothèse où il a décidé de lancer ce débat pour faire oublier celui de la normalisation des relations avec Israël, dont il est un fervent supporter).

Sa cible est ailleurs, il le dira lui même plus tard :

Est-il normal que des membres d’une commission Royale signent une pétition qui met en cause l’institution judiciaire, sur un procès qui est en cours ? n’y a-t-il plus aucun devoir de réserve ?

Reformulons de façon plus claire, pour ceux d’entre les lecteurs qui ne maîtrisent pas les tbergags du monde politique marocain ?

Est-ce normal que, parmi les 400 artistes qui ont signé un manifeste contre une censure grandissante au Maroc, on trouve le nom Driss Ksikes, membre de la commission pour définir le nouveau modèle de développement ? Question “aggravée” par le fait que la pétition monte en épingle le cas du journaliste Omar Radi, accusé justement d’intelligence avec l’ennemi étranger ?

L’édito d’Ahmed Charaï est plus large, et sa question, à laquelle il répond d’emblée par la négative est :

Peut-on occuper des postes stratégiques en ayant une double nationalité ?

Il rappelle que certains pays imposent déjà à ces responsables politiques et administratifs de haut niveau de renoncer à leurs autres passeports.

Il oublie de dire que d’autres pays n’y attachent aucune importance. En particulier la France et ses nombreux ministres “d’origine étrangère” qui ont occupé des postes régaliens. Où les États-Unis, dont Boris Johnson, le Premier Ministre Britannique, né sur le sol américain, a aussi la nationalité américaine et pourrait même être élu président.

Samira Sitaïl, elle aussi journaliste, ancienne dirigeante de 2M et surtout binationale, répond au bazooka, en parlant de populisme de bas étage et, surtout, en essayant de faire croire, peut-être en croyant réellement qu’Ahmed Charaï mettait en question la loyauté de tous les binationaux.

Certains accusent Ahmed Charaï de tout mélanger, loyauté, nationalité, identité, et de pointer du doigt une personne, Driss Ksikes, qui n’a en réalité qu’un passeport marocain. D’autres essayent de voir plus large, comme cet excellent tour d’horizon par Mustapha Sehimi qui montre bien à quel point la question de la “loyauté” apparait dans des dossiers brûlants comme ceux de la Palestine, clivant un paysage politique sur des problématiques finalement totalement extérieures au pays.

La double nationalité est particulièrement sensible dans un pays d’émigration

Si la commission royale sur le nouveau modèle de développement comprend 9 MRE ou binationaux sur 35 membres, c’est parce qu’il y a une “fuite” des cerveaux marocains à l’étranger. Chaque année, plus de 30.000 jeunes Marocains partent faire des études universitaires à l’étranger, une grande partie d’entre eux reste travailler quelques années sur place, pour obtenir un second passeport, avant de revenir – ou pas – au Maroc, en fonction de leurs possibilités de carrière.

Se priver de binationaux à des postes de responsabilité reviendrait à priver le pays de personnes talentueuses et capables de lui apporter beaucoup, grâce à leur double culture.

Se priver de binationaux à haut niveau encouragerait ces personnes à rester à l’étranger, pour ne pas bloquer leur carrière.

Mais il est clair que la question de la loyauté et du conflit d’intérêts peut se poser, en particulier quand la personne a des actifs importants à l’étranger (théoriquement interdit… mais les dérogations existent).

Il est effectivement choquant de voir un ministre nouvellement nommé demander la nationalité espagnole. Il aurait pu attendre la fin de ses fonctions.

En général, les pays d’immigration posent beaucoup moins de restrictions sur la nationalité que les pays d’émigration

Une double nationalité, c’est un “plan B”

Une sorte d’assurance que, quoi qu’il se passe, on pourra partir dans un endroit plus accueillant si le besoin s’en fait sentir. C’est le cas de Samira Sitaïl, retournée faire des études en France à la suite de son échec chez 2M. Et c’est parfaitement normal, je ne critique absolument pas !

Qu’on pourra facilement envoyer ses enfants étudier à l’étranger, puisque l’enseignement marocain n’est pas assez bon.

Qu’on pourra plus facilement se réfugier ailleurs, si on est en délicatesse avec son pays.

C’est aussi une tentation et une porte entrouverte pour mettre de l’argent à l’étranger, le bas de laine étant une composante essentielle d’un plan B.

La binationalité vue de France … par exemple

Il n’y a pas de statistiques exhaustives et fiables sur le nombre de français disposant de plusieurs passeports. On estime simplement qu’il y a environ 5% de Français bi ou multinationaux en France, dont 90% sont des immigrés ou des descendants d’immigrés, et plus des deux tiers d’origine Maghrébine.  Cette statistique ne tient pas compte des Français bi-nationaux vivant à l’étranger. 5%, c’est à la fois peu et beaucoup. Si on prend en compte les descendants d’immigrés qui n’ont pas renouvelés leurs papiers, mais sont toujours Marocains aux yeux du Maroc, certains estiment qu’ils représenteraient jusqu’à 11% de la population française.

Deux événements m'ont amenée à réfléchir à ces problèmes de loyauté
…ou, pour reprendre un terme marocain, d’allégeance.
Un qui concerne les Marocains en France, un qui concerne les Français à l’étranger.

Lors de la campagne de François Hollande à l’élection présidentielle, beaucoup de franco-marocains ont refusé de voter pour lui à cause de ses positions sur le Sahara Occidental. J’ai pensé, et je pense toujours, que c’était, pour des Français, se focaliser sur un point peu important, et que le choix du Président de la République, donc des orientations économiques et sociales du pays pour cinq ans méritait une vision plus large. Faire passer au premier plan un problème diplomatique important pour le Maroc, mais très mineur pour la France, en négligeant toutes les autres conséquences, y compris sur sa propre vie quotidienne, montre bien une “double loyauté”.

L’autre a été la proclamation d’un candidat à un siège de député de l’étranger, qui disait :

Votez pour moi, je suis un grand ami du pays Groland et j’aurai à coeur de défendre les intérêts de Groland à l’Assemblée Nationale.

Le clergé de Groland appuyant son discours en expliquant que c’était une obligation religieuse de voter pour lui. Il a été élu.

Non mais allo ? Tu es député de la République Française, pas émissaire diplomatique de Groland.

La binationalité vue du Maroc

Quand on lit la presse marocaine, on a l’impression que tous les Marocains du monde et leurs descendants restent marocains, même s’ils ont passé toute leur vie à l’étranger, fait leur carrière ailleurs et ne reviennent même plus en vacances au Maroc.

Rachida Dati, par exemple, est toujours considérée comme marocaine, alors que sa mère est algérienne et qu’elle même relativise l’importance de ses racines maghrébines. Audrey Azoulay, Najat Vallaud-Belkacem… un peu moins Mounir Mahjoubi, peut-être parce qu’il affiche clairement son homosexualité ?

Ils sont aussi, a contrario, des exemples de responsables politiques de haut-niveau, binationaux, dont la loyauté vis-à-vis de la France n’a été mise en question que par l’extrême-droite.

Cela va plus loin avec Rihab Sadik, une américaine d’origine marocaine travaillant à la Nasa. Mais les journaux titrent “une marocaine à la Nasa“, alors qu’elle est partie aux États-Unis à neuf ans.

Elle doit toute son éducation et sa carrière à son second pays, et le Maroc n’y est pour rien. Travaillant dans une agence fédérale, elle a obligatoirement la nationalité américaine. Pourtant, elle reste “une ingénieure marocaine”.

Ou tout récemment, avec cet article sur Rachid Zerrouki, un Franco-marocain (auteur d’un livre remarquable sur la perpétuation de l’échec scolaire, qui pourrait être mis à profit ici), obligatoirement binational, puisque fonctionnaire français, et simplement qualifié de “Marocain”.

Certes, il est encore plus difficile de perdre la nationalité marocaine que de l’acquérir. On ne peut pas y renoncer, seul le Roi peut déchoir un Marocain de sa nationalité. Mais beaucoup de binationaux le sont de façon passive, totalement intégrés dans leur “autre” pays. Ils partagent des liens affectifs et familiaux avec le Maroc, envoient de l’argent, investissent même dans des associations, mais leur vie est et restera ailleurs.

Est-ce à cause de cette incapacité à le comprendre que certains Marocains croient que tous les binationaux ont des “problèmes de loyauté” ?

La loyauté n’est pas que dans un passeport

Pas besoin d’être un binational pour être corrompu, par exemple. Et on peut très bien avoir deux passeports et faire en toute honnêteté son travail de haut responsable politique, en faisant “servir” son autre passeport aux intérêts du Maroc.

Rester au Maroc est déjà, pour beaucoup, une preuve d’attachement et de loyauté. Diplômé, bilingue, il est souvent plus facile de faire carrière à l’étranger, dans un pays où les opportunités sont plus nombreuses, les impôts plus légers, les discriminations envers les femmes moins importantes, etc.

Rester au Maroc, c’est aussi faire le choix d’essayer de faire changer son pays de l’intérieur, participer aux “grands chantiers” que sont le développement économique, la qualité de l’éducation, la lutte contre la corruption. Repartir, comme beaucoup le font, n’est pas un manque de loyauté, mais un constat d’échec assez amer.

Soulever la question de la loyauté des binationaux, c’est aussi la soulever pour tous les binationaux marocains qui vivent tranquillement à l’étranger, et cela, c’est grave.

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