Un riad réellement entre tradition et modernité

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Si la phrase “entre tradition et modernité” est comme une devise marocaine, elle est rarement appliquée dans les riads, produit essentiellement touristique, calibré pour fournir aux visiteurs une savante combinaison de clichés qui se répètent de riad en riad avec comme seules variantes les couleurs du tadelakt ou des couvre-lits.

Salon marocain et design

Un fauteuil ballon d’Eero Aarnio trouve naturellement sa place dans ce salon marocain traditionnel, une pièce toute en longueur donnant sur le patio central. Contrairement à l’habitude; le divan est contre le mur le plus étroit (faisant face à une cheminée de l’autre côté), ce qui dégage de l’espace dans une pièce souvent encombrée. Les deux seules touches de couleur sont l’intérieur rouge du fauteuil ballon et les coussins marocains rouge sombres. Les murs sont simplement blanchis. Au fond, très discrète, une lampe Tizio, blanche, et un portrait orientaliste.

C’est donc un grand plaisir de voir un riad qui fait réellement la part à la modernité et qui introduit sans fausse note des éléments modernes dans un décor qui renouvelle ces points de passage obligés que sont “la chambre de riad”, “le patio” et “le salon marocain”.

Balcon ouvert sur patio

Vue du grand balcon depuis le patio. Loin du traditionnel bois sombre, les huisseries, les portes, les rambardes et les hauts des piliers ont été peints dans un gris-vert très doux, le reste des murs étant laissé en blanc. Le patio est aménagé traditionnellement avec quatre parcelles, disposées aux quatre angles (avec de superbes orangers et palmiers). Au lieu de la traditionnelle fontaine, le centre est marqué par un simple bassin carré. Pour se reposer, une chaise longue en rotins et un gros pouf recouvert d’un assemblage de tissus marocains et berbères. Le bas du tronc des orangers a été chaulé, pour protéger le bois des parasites.

Il s’agit cette fois-ci du riad Mena, restauré et décoré par Philomena Schurer Merckoll et le décorateur Romain Michel-Ménière. Philomena Schurer Merckoll, allemande née à Londres, a longtemps vécu à New-York avant décider, finalement, de se partager entre le Maroc et l’Angleterre, tout en continuant à parcourir le monde.

Cour interieure

La façade du menzeh prend le soleil de la journée. Les arbres protègent le rez-de-chaussée, mais le premier étage est directement exposé à la chaleur. C’est la raison pour laquelle on a fait le choix du menzeh, dont le moucharabieh facilite la ventilation et le rafraichissement. A l’exception des tuiles vertes, en harmonie avec la peinture des bois, la totalité des murs sont peints en blanc, y compris les rambardes de la terrasse.

Romain Michel-Ménière s’est installé à Marrakech, il a décoré de nombreux riads et villas, avec un talent particulier pour des ambiances paisibles et douces.

Une des clés de cette réussite-là est sans doute qu’à l’origine, le riad Mena devait être une demeure privée. Il a donc été conçu par ses futurs habitants pour leur usage, au lieu d’être, dès le début, conçu pour être exploité. Le résultat est une véritable maison d’hôtes, au sens traditionnel du terme. C’est précieux à l’heure où de nombreux riads sont des produits hôteliers que ni le propriétaire ni le gérant n’habitent…

La restructuration en profondeur de plusieurs maisons de la medina

Menzeh grande suite

Le Menzeh dans la grande suite : un espace de détente et de repos particulièrement cosy

Le riad d’origine était une grande maison, dont le premier étage n’était pas construit. Plutôt que de s’enfermer dans une construction strictement marocaine, les propriétaires et le décorateur décident de construire deux façades seulement, l’une avec un salon marocain ouvert comme cela se pratique couramment désormais, sur un grand balcon à colonnes, l’autre un balcon fermé par des panneaux de fins moucharabieh, qu’on appelle aussi menzeh, et qu’on trouve rarement dans les riads marocains : au Maroc, le menzeh est un bâtiment à part, une habitation d’été, souvent dans un jardin.

La construction d’un menzeh à l’intérieur d’un riad est plutôt ottomane, on la trouve dans les pays qui ont été influencé par l’occupation turque (Algérie, Tunisie, Égypte). Le menzeh se trouvait par contre assez fréquemment dans les mellahs (quartiers juifs des medinas), on en voit de nombreuses traces sur les façades externes.

Le menzeh de la grande suite est un superbe espace, qui appelle à la rêverie. On y a une vue sur les frondaisons du patio, particulièrement fournies, un grand divan confortable, tandis que le moucharabieh apporte de la fraîcheur.

Deux petites maisons ont été ajoutées au riad d’origine, ce qui a permis de faire une seconde cour qui abrite la piscine et sur laquelle donnent les espaces privés.

Une très grande suite donne sur le patio, comme sa salle de bains séparée. La pose de cloisons en bois permet de préserver l’intimité, tout en bénéficiant de la lumière et de la senteur des orangers !

Le parti pris du blanc

Marrakech est surnommée la ville Rouge, ou la ville ocre, à cause de la couleur uniforme (et obligatoire) de ses murs. Par contre, à l’intérieur, le propriétaire garde la possibilité d’utiliser les couleurs de son choix. Le blanc et les camaïeux de gris et de blanc cassé sont à l’honneur dans le riad.

Salon ouvert balcon

Comme le reste du riad, le grand balcon extérieur a les murs et le plafond entièrement peints en blanc comme les lanternes en métal ajouré. Les traditionnels divans marocains sont remplacés par un canapé recouvert d’un tissu gris clair et deux chaises Barcelona en cuir blanc. Le tapis berbère rayé est posé sur des tommettes assez claires, de forme rectangulaire qui continuent sur l’escalier pontant sur la terrasse.

Tous les murs et les plafonds sont peints en blanc, même les lustres qu’on voit habituellement en métal doré ou argenté sont peints, en blanc ou en noir. Les tissus restent dans des teintes naturelles, relevées par des coussins et des tapis berbères aux tons chaud.

La grande suite elle même abandonne les touches de couleurs, les trois pièces en enfilade sont toutes décorées dans un camaïeu de blancs, de grèges et de gris tamisés par les voilages…

Salle de bains philippe starck claire

Vue de la salle de bains, la grande suite dévoile un petit salon attenant avec une cheminée. Cette belle enfilade occupe un côté entier du riad, avec une belle profondeur. Dans de nombreux riads, il est difficile, voir impossible de mettre le lit perpendiculaire à la façade, ici on circule sans problème.

Les incartades au style marocain

Ce que j’aime dans cette décoration, c’est son essence marocaine. Malgré toutes les incartades au style marocain classique, la question ne se pose pas : on est au Maroc.

Peindre les plafonds entièrement en blanc n’est pas très classique. On a l’habitude de laisser les poutres apparentes, dans leur couleur naturelle. Les plafonds sont souvent décorés de couleur, soit les espaces entre les poutres sont peints, soit les décoration en stuc dans les pièces où les poutres ne sont pas visibles.

Grande suite blanche

Pas de points de couleur rouge dans cette grande chambre blanche et sa salle de bains en enfilade. Les seules exceptions au camaïeu de blanc et de grège sont les abats-jours qui rappellent les tons vert-gris du patio, les pieds de lampe et le bouquet d’arums. Les voilages tombent au sol, tamisant la forte lumière du patio. Il n’y a presque rien de typiquement marocain dans cette pièce, sauf les fenêtres que l’on devine derrière les voilages, le grand kilim clair et le travail des poutres du plafond.

La simplicité des matières, des voilages, des tissus jetés sur les sièges et les lits ne correspond pas non plus à la décoration marocaine classique, qui aime tellement les tissus richement décorés, les pompons et passementeries, l’or, les motifs chargés…

L’absence de divans le long des murs dans les salons est bien entendu une “hérésie” … les salons marocains sont TOUJOURS meublés avec ces longues banquettes qui permettent d’accueillir les nombreux invités beaucoup mieux que des sièges individuels. En effet, un fauteuil = une personne, un divan avec trois coussins = trois à huit personnes, selon la corpulence et la capacité à se serrer.

Salon cheminee

Côté cheminée non plus, pas de sedari (salon marocain traditionnel avec ses divans alignés contre le mur), ce qui laisse la place pour un beau stock de bûches. Les trois fauteuils ont un petit air années cinquante, le blanc du tissue est relevé par un kilim rouge. Au centre, deux belles tables en bois marocaines et une table plus brute. Au sol, un tapis en sisal tressé.

Quant aux salles de bains sur cour, elles sont liées à un mode de vie à l’antithèse de la pudeur marocaine.

Salle de bains grande suite

Le luxe dune salle de bains ouverte sur une cour intérieure appartient à une maison privée, pas à un riad organisé dès le début pour être une maison d’hôtes. La porte est encadrée de grands panneaux de bois peints en vert-gris comme les autres huisseries, qui évoquent les jalousies. Des voilages permettent de préserver l’intimité des occupants de la salle de bains… mais se prélasser dans cette baignoire avec vue sur les orangers est un moment de luxe sans pareil ! Devant la baignoire, un tabouret Tulip porte les serviettes de bain.

Toujours dans le domaine de la salle de bains… les baignoires ne sont pas très marocaines non plus. Très répandues dans les riads et les appartements “français”, elles font fi de la superstition marocaine qui n’accepte que l’eau courante. Et savez-vous pourquoi ? Parce que l’eau stagnante attire les djins.

C’est donc le même problème pour la piscine (qui a su se faire discrète, dans la seconde cour). La piscine dans le riad est une invention touristique. Même si on n’est pas superstitieux (ou qu’on envisage gaiement de barboter avec un djinn), elle a d’autres inconvénients, en particulier celui d’attirer moustiques et insectes…

Salle de bain philippe starck

Les tadelakts gris anthracites sont à la mode en ce moment. Ici, le superbe volume de la pièce et les spots blancs du mobilier de Philippe Starck évitent de se sentir oppressé, d’autant plus que la pièce est largement ouverte sur la cour intérieure. Dans le fond, une douche italienne double..

Les meubles modernes

La touche d’exception, dans ce riad, c’est la réussite du mélange entre des meubles de designers très modernes, comme Saarinen ou Philippe Starck, avec des meubles marocains et des étoffes traditionnelles.

La cuisine

Une table et quatre chaises Tulip noires, par Eero Saarinen trouvent parfaitement leur place dans cette vaste cuisine marocaine. Le buffet est peint de couleurs en harmonies avec l’ensemble du riad, la vaisselle et les ustensiles de tables restent discrets, avec l’utilisation des roseaux pour les paniers et les sets de table. La vaisselle elle même est un motif traditionnel noir et blanc de Safi

Chaque pièce est décorée de quelques meubles, luminaires, souvent de très grandes signatures. Ceux-ci s’intégreraient moins facilement avec un style marocain chargé, ici ils sont parfaitement intégrés, comme les chaises Barcelona de Van Mies, ou bien, même s’ils se remarquent, comme le fauteuil ballon ou les chaise Panton dans la salle à manger, la table et les chaises Tulip dans la cuisine.

Salle a manger

Comme la cuisine, la salle à manger est équippée avec une table et quatre chaises modernes en polyurethane laqué noir. Cette fois-ci il s’agit des chaises empilables et de la table coordonnée de Verner Panton. Les tons de la céramique sont toujours dans les verts, mais plus denses. Au fond, une armoire en bois peints de façon traditionnelle a été ornée de miroirs. On voit, à l’extérieur, la seconde cour avec la piscine.

 

Le site du riad : riadmenaandbeyond.com

Le site du décorateur : www.romainmichelmeniere.com

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2 commentaires

  1. Avatar
    Romain Michel Meniere le

    Un petit mot pour vous féliciter sur votre article sur le Riad Mena, ça m’a fait très plaisir malgré que ce riad comme la plupart que j’ai fait (je bosse de nombreuses années sur un seul projet, donc j en ai fait que peu:
    – Dar AL Sultan mon premier riad perso,
    – Riad de Tarabel ;

    On est plusieurs, et je n ai pas fait la déco de celui ci; une Ksbah Hotel bab ourika, et Riad Mena… Ensuite d’autres projets privés et ma villa que j ai vendue (Villa Agama) n’ont pas de la grandeur de certains riads authentiquement beaux, avec zellijes et plafonds zouakés.

    Ce que voulais vous dire c’est que votre article m’a paru très intéressant dans l’éclairage de la vrai architecture marocaine et de notre vision qui la transgresse.

    J’essaye malgré tout malgré certaines erreurs assumées comme vous l’avez intelligemment noté, de respecter les codes de l’architecture marocaine dans ses proportions, son esprit. merci et bravo.

  2. Redouane

    Bonjour Romain,

    merci pour votre passage et votre commentaire élogieux. J’apprécie vraiment votre travail !

    Et pour être clair, je ne pense pas que vous ayez fait des “erreurs”, mais des interprétations particulièrement réussies. Je ne suis pas partisan de vivre dans un musée ou une reconstitution historique, votre grande chambre blanche, par exemple, est une grande réussite !

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