Moroccoronavirus 5 – Un Ramadan bien à part

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Ramadan a donc commencé hier, dans une atmosphère de confinement unique, avec un couvre-feu à 19h qui supprime concrètement, pour les marocains, la tentation des sorties d’après-ftour. Il n’est même plus possible d’aller en griller une petite dans la rue, le bonheur du fumeur musulman !

Et, plus sérieusement, bien entendu, pas de tarawih, cette prière du soir où on lit un trentième du Coran, et qui dure plus d’une heure. Contrairement à la prière du vendredi, la tarawih à distance a été jugée licite.

Mais comme à chaque Ramadan ressortent les allégations “santé” au sujet du jeûne, qui sont exaspérantes, voire dangereuses en cette période d’angoisse sanitaire.

On ressort toutes les bribes d’articles, les études scientifiques résumées à la va-vite par un journaleux pas trop au courant du sujet, pire encore, traduisant mal un texte anglais, pour affirmer que le jeûne est bon pour la santé.

Mais les choses sont bien plus compliquées…

Pourquoi le “jeûne” des scientifiques n’est PAS le jeûne de Ramadan

La plupart des articles font référence à une pratique, celle du jeûne intermittent.

Elle n’a rien à voir avec la pratique de Ramadan, car il s’agit simplement de ne pas manger pendant une période comprise entre 10h au minimum et en général 16h.

Ne pas manger, certes, mais on peut s’hydrater sans problème avec de l’eau, du thé ou du café non sucrés.

C’est l’hydratation qui change tout.

Pour avoir pratiqué à la fois le jeûne intermittent et le jeûne de Ramadan, je peux vous dire que le premier ne pose pas de problème autre que psychologique, et qu’il a un effet extrêmement bénéfique sur l’organisme. Le second est très dur (aucun musulman ne me dira le contraire), s’accompagne rapidement de symptômes physiques, et je n’ai pas constaté les mêmes effets bénéfiques qu’avec le jeûne intermittent.

D’ailleurs – mais n’étant pas experte, je peux me tromper – il ne me semble pas que le Prophète lui-même ait jamais parlé des effets bénéfiques pour la santé du jeûne de Ramadan ? Si un de nos lecteurs a une référence sérieuse là-dessus, je suis preneuse.

On dit fréquemment qu’on peut tenir trente jours sans manger, mais pas plus de trois jours sans boire. C’est un peu caricatural, mais ce qui est vrai, c’est qu’au bout de 24h sans boire, on voit déjà la tension artérielle baisser, puis les maux de tête, les crampes et les troubles de la conscience. En trois jours, on atteint le stade du coma et finalement la mort.

Comment vérifier une affirmation médicale ?

La première chose à faire, donc, quand on vous dit dans un contexte “Ramadan” qu’un médecin a sorti une étude parlant des effets bénéfiques du jeûne, c’est de vérifier de quel type de jeûne il parle :

  • jeûne total ou jeûne intermittent, donc hydraté (on boit), jamais les scientifiques ne font la promotion d’un jeûne hydrique
  • jeûne de courte durée ou jeûne sur un mois

Et pour cela, il faut remonter à la source. La véritable source, pas l’article d’un autre media qui a été repris, cité, tronqué… Donc, en clair, la publication scientifique.

Coup de chance, Google is your friend, en général, en recherchant le nom du scientifique et les mots clés de son étude tels qu’ils sont mentionnés, on y arrive… si l’étude existe.

Ayant travaillé pour un site de publications médicales, j’ai souvent passé du temps à ce petit jeu, pour valider les articles qui étaient soumis.

Dans les domaines du para-médical, on voit souvent des séries de sites, qui se mentionnent les uns les autres, mais sans jamais faire référence à la toute première étude. J’ai vu plusieurs fois des cas où cette étude était carrément inventée (l’article disait “selon l’étude de monsieur trucmuche publiée sur le site de l’université tartempion”, et en allant voir… rien – ou d’autres études sur d’autres sujets).

Un exemple, l’article du 360.ma

Aujourd’hui, je découvre un article du 360 intitulé Système immunitaire: voici ce qui se passe dans votre corps au bout de trois jours de jeûne . Il commence par l’affirmation que jeûner pendant trois jours permet de reconstruire intégralement son système immunitaire. Avec un lien vers une “étude scientifique”.

Carton orange : faut-il vraiment remonter à un article qui date de six ans pour prouver que le jeûne aurait des bénéfices immunitaires ?

Premier carton rouge : le lien n’est pas vers une étude scientifique, mais vers un article dans un journal grand public, le National Post.

Second carton rouge : l’article du National Post ne met aucun lien vers aucune étude scientifique. Il donne simplement des réflexions de “quelqu’un” (l’article n’est même pas signé !) qui a assisté à une conférence scientifique.

Troisième carton rouge : en cherchant par mots clés, j’arrive finalement à la source de l’information essentielle “Fasting for three days can regenerate the entire immune system” (Jeûner pendant trois jours peut régénérer l’entièreté du système immunitaire), c’est le professeur Valter Longo. La fiche Wikipedia de ce dernier me confirme deux choses :

  1. c’est bien un éminent scientifique
  2. ses travaux portent sur le jeûne hydraté, celui où on s’arrête de manger mais où on continue à boire

Si l’article du 360 finit bien par une recommandation de l’OMS aux personnes atteintes du Covid-19 de ne pas faire le Ramadan, sa rédaction en réalité incitera de nombreuses personnes à jeûner alors même qu’elles sont malades.

Puisque c’est censé améliorer l’immunité !

Quatrième carton rouge : on ne parle pas de la même chose ! En effet, les études sur la régénération du système immunitaire via le jeûne intermittent s’intéressent particulièrement aux malades du cancer, car ils sont très fragiles (la chimiothérapie abîme ces fameuses cellules immunitaires). Il est donc intéressant de rebooster effectivement, la production de globules blancs avant qu’ils attrapent une infection.

Dans un autre article, plus récent, publié sur le site de l’Université de Californie où travaille le professeur Valter Longo en question, il explique que les globules blancs disparaissent pendant la période de jeûne, et que la production ne démarre à nouveau que lorsque qu’on recommence à se nourrir normalement.

Le boost d’immunité n’a lieu que quelques jours après la fin du jeûne (hydraté).

Le jeûne de Ramadan peut-il réellement booster l’immunité ?

C’est une excellente question, à laquelle, personnellement, je n’ai pas de réponse. Je sais simplement que les malades, les femmes enceintes, les personnes diabétiques, par exemple, ne sont pas obligées de faire Ramadan, après avoir consulté leur médecin. Il faut se souvenir que les personnes diabétiques ont un plus haut risque de développer des formes graves du covid.

Mais si j’en crois le professeur Longo, ce boost d’immunité ne pourrait avoir lieu qu’à la fin du mois de Ramadan. Pendant tout le mois de Ramadan, ceux qui jeûnent seront au contraire moins protégés, le corps consommant leurs globules blancs pour compenser le manque de calories.

Raison de plus pour rester particulièrement prudent, respecter les mesures de confinement, les gestes barrière… Il faut d’abord rester en bonne santé pendant un mois.

C’est ce que je vous souhaite, en même temps qu’un bon Ramadan.

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