Distanciation sociale au Maroc, l’impossible acculturation ?

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Je n’ai pas du tout apprécié l’article de l’Académie Française qui contribue de façon magistrale à la lutte contre la pandémie en suggérant de remplacer le terme “distanciation sociale” par “respect des distances physiques“, pour deux raisons :

  1. la plus importante, l’Académie Française montre une méconnaissance incroyable des sciences sociales et de la distance sociale telle que la décrivent Edward T Hall et l’école de Palo Alto et que je vous détaille plus bas. Cette notion remonte quand même aux années 70 ! Elle fait partie des bases de la PNL et d’outils de largement utilisés par tous les coachs en communication.
    Il aurait été possible, au moins, de la mentionner dans l’article, voire imaginer que “distanciation sociale” voulait dire “se mettre à distance sociale” (ce qui correspond, à peu près, à la distance de sécurité, la distance sociale étant comprise entre 1,20 et 3,60 m)
  2. beaucoup de gens ont approuvé ce changement de vocabulaire, parce qu’il permettrait aux gens de ne pas déprimer en imaginant que leur réseau social va s’effilocher parce que les distances physiques augmentent. Amha, on plonge là dans un pur bull-shit orwellien, en prétendant que le mot change la réalité, que la technicienne de surface est heureuse de faire le travail d’une femme de ménage ou qu’un mot pourrait donner l’idée que le travail est pénible.

Et cela m’a poussée à réfléchir à ce qu’on appelle la proxémie, c’est-à-dire, toujours selon Edward Hall, l’ensemble des règles qui régissent, dans une culture, la gestion de l’espace autour de l’individu. Et à la complexité de la proxémie dans la culture marocaine. Donc au non-respect des distances “de sécurité”.

La notion de distance sociale chez Edward Hall : une des quatre distances “proxémiques”

Edward hall dans un village navajos

Edward T Hall dans un village indien aux Etats-Unis

Pour ce scientifique, la “distance sociale” définit un des quatre cercles centrés autour de la personne, dans lequel nous acceptons d’autres personnes en fonction de notre degré d’intimité avec eux.

Si une personne avec laquelle nous avons une relation distante, par exemple, pénètre notre cercle intime, cela va nous mettre mal à l’aise, déclencher une réaction d’évitement souvent inconsciente (on se pousse), voire même une agression.

Les quatre cercles d’Edward Hall, tels qu’il les a identifiés sur une population nord-américaine, correspondent aux distances suivantes :

  • distance intime : moins de 40 cm
  • distance personnelle : de 45 cm à 125 cm
  • distance sociale : de 120 cm à 360 cm
  • distance publique : au-delà de 360 cm

Ces valeurs sont des moyennes : elles varient en fonction des individus et des cultures, et même, d’une certaine façon des circonstances (cf. les heures de pointe dans les transports en commun).

La proxémie est une des bases de l’analyse de la communication non-verbale, avec d’autres indicateurs (les yeux, les micro-gestes, l’attitude et même la direction du souffle).

La proxémie marocaine est déstabilisante pour l’étranger

On oscille entre le très proche, collé-serré, et le très loin. Cela dépend du sexe, plus que de la réelle relation avec la personne. D’un point de vue occidental, les marocains se conduisent avec vous comme des amis très proches, même si le mot n'a pas le même sens.

Autant les relations entre les personnes du même sexe peuvent être physiquement proches, autant celles entre hommes et femmes sont physiquement distantes, même s’ils sont intimes (mari et femme, frère et soeur), et cela dès le plus jeune âge. Il s’agit avant tout de respecter la pudeur. Ces distances perdurent à la maison, alors qu’on est dans le cercle de l’intime. Je n’ai jamais vu mes beaux-parents se toucher, par exemple.

La pratique religieuse encourage cette proximité physique. A la mosquée, il faut être en rang serrés (les places sont souvent imprimées pour matérialiser les tapis de prière) et on doit compléter le rang avant d’en commencer un autre.

Priere vendredi rue marrakech

Même dans la rue, la prière musulmane se fait en rangs serrés (ici à Marrakech)

Est-ce facile de changer ces distances ?

Pour avoir vécu dans plusieurs pays, dont trois avaient des proxémies très différentes (l’Allemagne, la France et le Maroc), je peux tout de suite vous répondre que non, c’est très difficile.

Et quand cela n’est pas volontaire, mais imposé par le contexte, c’est au mieux frustrant, au pire douloureux. (D’où mon énervement contre ceux qui croient que changer de mot évitera la souffrance).

Changer volontairement son comportement : une attention constante pendant longtemps

J’ai mis, par exemple, plusieurs mois à ne plus prendre la main de mon mari dans la rue.

Parce que ce comportement d’éloignement était contraire à mes habitudes, je l’ai systématisé : les marocains ont plus de souplesse, selon les lieux, les contextes. Pour moi, qui venait d’une autre culture, j’ai du passer par un mode “tout ou rien” qui faisait que je maintenais les distances même quand nous étions en France. Et l’inverse était vrai pour mon mari qui était gêné de me prendre par l’épaule dans la rue, quand il était en France, alors qu’il savait que cela ne choquait personne.

Accepter une “invasion” est tout aussi difficile

Ayant vécu longtemps en Allemagne et dans d’autres pays où on n’a pas trop l’habitude de se toucher, j’ai eu très longtemps beaucoup de mal à accepter la proxémie féminine au Maroc. A chaque fois qu’une femme que je connaissais à peine me prenait la main, se serrait contre moi pour marcher dans la rue, ma première réaction était de “secouer” ou de rompre le lien. J’ai appris très vite à réfréner cette réaction, qui blessait. J’ai mis beaucoup plus de temps à ne pas me sentir envahie (pour être honnête, je n’aime toujours pas ça).

Le coronavirus va-t-il entraîner au Maroc un changement durable des distances entre personnes ?

Je ne crois pas.

Queue disciplinee maroc

Ceci est une queue disciplinée, qui a été diffusée sur le web, tellement elle faisait l’admiration des marocains !

On a vu beaucoup de photos de marocains faisant la queue avec discipline, éloignés les uns des autres. On a vu moins de photos d’autres marocains faisant la queue à quelques centimètres les uns des autres – ce qui est déjà beaucoup plus que l’agglutinement qu’on appelle “faire la queue” d’habitude.

Bir brahim souk 2 1

Dans les souks, au bled (ici El Jadida), le respect de la “distanciation sociale” est illusoire

En réalité, changer ses distances avec les personnes sans changer ses relations induit une dissonance dans la communication non-verbale. Dans la partie inconsciente de notre communication avec l’autre. Et tout ce qui est inconscient est difficile à changer.

Queue supermarche

Au supermarché (Marjane) c’est mieux… mais juste parce qu’un caddie fait 90cm de long

Malgré la grande peur du virus, les marocains se rapprochent déjà les uns des autres. En plus, les personnes âgées, les chibanis comme on dit ici, sont les moins capables de changer cela, et souvent moins instruites que les autres, les moins capables d’en comprendre l’importance. La grand-mère va vouloir embrasser ses petits-enfants. Au Maroc, on ne refuse jamais rien à ses parents ou ses grands-parents. Alors on laisse faire, même si on sait que c’est mal.

Comment s’éloigner dans ces conditions ? Et comment imaginer (retour au début de l’article) que parler de distanciation physique au lieu de distanciation sociale rendra la chose plus acceptable pour la grand-mère ?

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Edward T. Hall. La communication interculturelle sur Cairn.info

La possibilité de lire en ligne (payant) le livre d’Edward Hall “Le Langage Silencieux”

Souk Bir Brahim…

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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

4 commentaires

  1. Avatar

    “Je n’ai pas du tout apprécié l’article de l’Académie Française qui contribue de façon magistrale à la lutte contre la pandémie en suggérant de remplacer le terme “distanciation sociale” par “respect des distances physiques“

    Moi, j’apprécie le point de vue de l’Académie !
    Heureusement qu’elle est là pour mettre en garde contre les dérives langagières imbéciles, du type “orthographe inclusive” et les francisations rapides, comme ici : social distancing…

    Pour moi, qui n’ai pas fréquenté l’école de Palo Alto, le terme “distanciation sociale” évoque l’Ancien Régime, ou au moins l’univers proustien.

    Le 16 mars : “Dimanche, en rentrant du Touquet, la Première dame s’est promenée sur les quais de la Seine avec ses gardes du corps, stupéfaite d’y croiser autant de monde et saluant les badauds tout en leur demandant de rester à distance respectable.”

    “Distance respectable”, “distanciation sociale”…
    Gardes, maintenez ces faquins à distance !

    Et, au Maroc, la distanciation sociale, c’est la hogra.

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    Marie-Aude le

    C’est bien là le problème :) que l’Académie française, dans son article, fasse référence à un anglicisme et pas un autre. Soit on se bat sur le terrain du bon français, et on dit simplement que ce terme est une horreur (ce sur quoi je suis assez d’accord), soit on se bat sur son sens issu de l’anglais, et on prend tout en compte.

    La hogra, c’est autre chose que la distance sociale :) dont l’étymologie veut simplement dire “distance à laquelle on se tient quand on a une relation sociale mais pas intime avec quelqu’un”.

    Sur le fond, cette discussion (celle de l’Académie Française, pas la nôtre) est typique d’une époque où on pense, a priori, que l’autre pense à mal.

    Et sur l’autre fond, je maintiens qu’établir une distance physique induit la modification de la socialisation, si tu ne veux pas entendre parler de distance sociale.

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    “La hogra, c’est autre chose que la distance sociale dont l’étymologie veut simplement dire “distance à laquelle on se tient quand on a une relation sociale mais pas intime avec quelqu’un”.

    Et voilà, on mélange tout !
    On parlait de “distanciation sociale”, et maintenant de “distance sociale”.
    “Distanciation” n’est pas l’équivalent de “distance”, et “sociale” ajoute, s’il en était besoin, à l’ambiguïté.

    C’est pour cela que je disais que, au Maroc, la distanciation sociale, c’est la hogra.
    ;-)

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    Marie-Aude le

    Moi je comprends bêtement “distanciation” comme “mettre à distance” donc “atteindre une distance”. C’est l’ambiguïté du terme… “je me mets à distance sociale” (mon acception) ou “je repousse les gueux” (hogra)

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