Yennayer (ou Yenayer) serait le nouvel аn amazigh, pratiqué de « toute éternité connue » par les berbères d’Afrique du Nord, à une date qui tombe « étrangement » à la même date que le nouvel An du calendrier julien, à un ou deux jours près.
Le nom même de Yennayer serait, selon les différentes propositions, une transformation du nom latin du mois, Januarius, ou un mot berbère voulant dire « premier mois », voire même « Parole Divine ».
Et Yennayer serait une fête agricole.
Si on part du principe que Yennayer est une authentique célébration berbère, qui a lieu de façon authentique à une date comprise entre le 12 et le 14 janvier, et pas selon un calendrier lunaire, alors on se pose plein de questions qui tournent autour du « pourquoi, mais pourquoi donc ?«

J’avoue que j’ai beaucoup de problèmes avec cela, des questions que je me pose depuis plusieurs années. Dans cet article, je vous indique toutes mes questions, les réponses dans le suivant.
Car pour y répondre, il faut faire un détour par l’histoire du christianisme еn Afrique du Nord, des Mauritania Tingitana et Caesaria (les anciennes provinces romaines), par l’histoire de ce calendrier chrétien, tout cela bien avant le schisme de 1054 entre catholiques utilisateurs du calendrier grégorien et orthodoxes, ou byzantins, tenants du calendrier julien.
Il faut aussi, dans une histoire beaucoup plus récente, s’intéresser à la revitalisation du patrimoine amazigh et à la lutte des associations et des berbérisants (qu’on appelle dans un commentaire des « intellectuels de la diaspora amazighe à Paris » ce qui n’est pas totalement exact).
Une fête agricole berbère en plein mois de janvier ?
Ben voyons… bien que le climat du Maghreb soit clément, on est au cœur de l’hiver. Les fêtes des moissons sont finies depuis longtemps. Le moussem d'Imilchil, par exemple, avait lieu au mois de septembre, les mariages collectifs qui s’y étaient conclus avaient en général lieu un mois après. (Dans la vraie vie, avant que le Ministère du Tourisme change les choses).
En Janvier, particulièrement en mоntаgnе, on est en période de restriction. Les amandiers ne recommenceront à fleurir qu’en Février. C’est d’ailleurs pour cela que le repas de Уеnnауеr est, à l’exception des coqs, poules et oeufs, essentiellement composé de céréales et de fruits secs, des aliments qui se gardent longtemps.

Par contre, on est déjà loin du solstice d’hiver, qui a eu lieu quasiment trois semaines avant, entre les 21 et le 23 décembre, selon l’évolution des années bissextiles.
Il n’y a, du point de vue de Mère Nature, strictement rien à fêter à cette date.
Pourquoi le calendrier julien serait-il synchronisé avec le calendrier berbère ?
Le calendrier julien a été instauré en -46 par Jules César, et il a eu cours jusqu’à son remplacement par le calendrier grégorien, en gros à la Renaissance. Donc cela veut dire que « si » ce nouvel an berbère est bien lié au calendrier julien, ce n’est pas si ancien que cela.
De plus, la Maurétanie tingitane devient cliente de Rome bien avant, en -111. Elle devient une province romaine sous Caligula, entre 37 et 41.
On peut néanmoins se dire que les royaumes berbères de l’époque se sont peu à peu adaptés au calendrier romain, déplaçant leurs mois à un moment où à un autre pour que cela soit synchrone.
Mais, il y a un gros MAIS, la Maurétanie tіngіtаnе (et sa petite cousine de l’Est, la Maurétanie césarienne) ne couvraient qu’une toute petite partie du pays berbère : au Maroc, la frontière descendait grosso modo au sud de Volubilis, de la même façon en Algérie, la province romaine s’arrête aux chaînes de la Kabylie, sans aller en dessous.

Pourquoi le mois de janvier pour commencer l’année amazigh ?
C’est là où ça commence à vraiment m’interpeller. Car le mois de Januarius n’est pas le premier mais le 11° mois du calendrier romain de l’époque. C’est effectivement avec l’instauration du calendrier julien que Januarius devient le premier mois de l’année consulaire, qui correspond à la date d’élection des Consuls dans la lointaine Rome.
C’est très important administrativement et politiquement, on désigne les années par le nom du consul plus que par un numéro d’ordre, on établit les taxes, etc. mais, il y a un petit « mais » cette utilisation de l’année consulaire existait bien avant l’іnѕtаurаtіоn du calendrier julien et a perdu peu à peu son importance avec l’instauration de l’Empire.
Encore une fois, elle ne concernait que les provinces romaines.
Pourquoi – encore – le mois de janvier pour commencer l’année amazigh ?

En réalité, la célébration de la nouvelle année le 1° janvier (donc, selon le calendrier julien, le 13 janvier de notre calendrier) est loin d’être une évidence.
Dans le calendrier romain, en dehors de l’élection des Consuls, le 1° janvier, ou Calendes de Janvier, ne correspond pas à une fête. Auparavant, on a fêté les Saturnales.
Le 1° janvier devenu premier jour de l’année consulaire voit la fête des Strenae, où on échange des petits cadeaux, des rameaux sacrés de laurier ou d’olivier, des figues, des dattes, miel, et des petites pièces de monnaie. Cela deviendra nos étrennes. Exceptionnellement, cette calende est un jour faste, parce qu’on ne peut pas imaginer de commencer l’année par un jour de mauvais augure. On a l’habitude d’y travailler, pour que l’année soit propice, mais sans excès.
Un peu plus tard dans le mois, les Compitalia, qui marquent la fin de l’année agricole, où l’on s’offre des gâteaux de miel.
Y avait-il un calendrier amazigh unique ?
Dans toute l’Europe chrétienne, la date du premier janvier ne s’est imposée que tardivement, à lа fіn du Moyen-Âge ou à la Renaissance ( en France, 1556 en Espagne). Avant cela, et selon les régions (oui, les régions, même pas les pays), la nouvelle année est fêtée au choix :
- le premier septembre début de l’année liturgique dans l’église сhrétіеnnе
- le 25 mars, jour de la fête de l’Annonciation
- le 25 décembre (dont la date a été fixée pour christianiser la fête du Sol Invictus romaine qui, elle, correspondait au Solstice)
- le 1° janvier, soi-disant parce qu’il s’agissait de la fête de la circoncision de Jésus et que cela permettait, à nouveau, de christianiser les calendes de Janvier romaines
- le jour de Pâques, lui-même variable en fonction de l’année lunaire (puisque Pessah est une fête juive, donc dans un calendrier luni-solaire)
On peut donc raisonnablement penser que la « nouvelle année amazigh » n’a pas été plus fixe en presque 3.000 ans que les autres, qu’elles soient romaines ou mêmes chrétiennes. On peut même présupposer (spoiler : à juste titre) qu’il n’y a pas eu un calendrier amazigh unіquе.

Et en fait, on sait très peu de chose sur le calendrier amazigh d’avant les intellectuels berbérisants.
Yennayer, est-ce le 12, le 13 ou le 14 janvier ?
On pourra y répondre plus précisément quand on saura ce qu’est réellement Yennayer. Mais en attendant, le fait que le nouvel an « julien » soit aujourd’hui le 14 janvier ne veut rien dire !
Eh oui, comme les calendriers grégoriens et juliens ne « rattrapent » pas leur décalage exactement de la même façon, le fait que le « nouvel an julien » corresponde aujourd’hui au 14 janvier ne veut pas dire que c’était le cas quand ce nоuѵеаu calendrier berbère a été créé.
La création d’une computation berbère est obligatoirement arbitraire
La computation est une façon de calculer le temps.
Tous les calendriers se sont construits de la même façon. C’est après l’événement qu’on décide qu’on va compter les jours et les années.
- Que ce soit le calendrier Romain (« Ab Urbe Condita », à partir de la fondation de la ville, en -753, date qui a été finalement gravée dans le marbre vers la fin du premier siècle avant JC)
- le calendrier chrétien, comme vu plus haut
- le calendrier hijri, qui a été fixé par le Calife Othman, en prenant volontairement une date légèrement différente de celle de l’Hégire, pour ne pas mettre un désordre total dans le calendrier
- le calendrier juif, qui se réfère à l’âge des générations de patriarches ayant vécu plusieurs centaines d’années
- et même le calendrier révolutionnaire, instauré en 1793 avec une date de début en 1792 (mais cela ne lui a pas porté chance, il n’a même pas tenu trente ans).
La date de début d’une « ère » est toujours arbitraire.

Dans le cas du calendrier berbère, la date choisie par celui qui l'a créé était le 12 janvier. De l’année 950 аѵаnt Jésus-Christ.
Étant donné que c’est arbitraire, je ne vois pas l'intérêt d'en changer la date d'une journée, surtout si c’est pour « coller » à une réalité historique d’un calendrier julien qui n’avait pas grand-chose à voir.
A moins d’avoir des preuves historiques que la fête de Yennayer avait effectivement lieu le 14 janvier. Et là, spoiler à nouveau, on n’en a pas, parce que ce n’était pas le cas.
En savoir plus
- Michel Meslin, La fête des kalendes de janvier dans l'empire romain. Étude d'un rituel de Nouvel An
- Compte-rendu d'un livre mettant en avant la persistance des fêtes et rituels romains à travers mille cinq cent ans d'Europe chrétienne.
- Sur les « présages » de début d’année à Rome
- Que se passait-il aux calendes de janvier ? Présages et rituels de la Rome Antique
- Maroc : « Yennayer », le nouvel an amazigh célébré le 13 janvier (2014)
- A l'époque où l'IRCAM mettait Yennayer le 13 janvier.
- Fouad Soufi, chercheur au Crasc : Vérités et mythes sur Yennayer
- "Chaque hiver, du 9 ou 10 janvier" disait Fouad Soufi, qui s'insurge contre la mythisation des origines de Yennayer. Attention néanmoins, car Yennayer, en Algérie plus qu'ailleurs, est très politisé. L'article date de 2016 et depuis Yennayer s'est imposé. Ces questions de "bon sens" étaient les miennes, elles s'expliquent facilement. Le plus intéressant est son témoignage sur les dates de Yennayer.
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5 commentaires
Bonjour
Je ne doute pas du tout que les anciens Amazighs connaissaient la date du solstice ! Je suis historien (amateur), je suis au fait de l’état des connaissances en astronomie dans l’Antiquité. Cela n’empêche pas qu’ils auraient pu se baser sur une période de quelques semaines après le solstice, pour déterminer le moment à partir duquel les effets du solstice (journées plus longues) devient facilement perceptible. Mais je m’arrête là, car ce n’est qu’une hypothèse tout à fait personnelle, évidemment invérifiable, et qui n’invalide en rien tous les autres éléments que votre travail de recherche met en avant.
En fait, en cette matière de « pré-histoire » au sens strict du terme (pré-écrit) et dans le domaine des rituels et croyances, je suis une grande fan de l’histoire des religions et des religions comparées. Dans un des articles, j’ai cité Carl Young et son livre « L’homme et ses symboles », il y a aussi les travaux de Mircea Eliade, de Fraser, un peu de Dumézil et, plus centrés sur l’espace méditerranéen et berbère, de Jacques Berque, Laoust, Doutté, etc…
En gros, il faut faire simple. Si une hypothèse ou une « source » de rituel n’apparait nulle part, alors qu’il y a des possibilités alternatives bien établies et documentées, c’est sans doute qu’elle est fausse. Sous réserve, bien sûr, des progrès de la recherche :)
J’ai bien lu tous vos articles. J’ai déjà exprimé ce que je pensais ailleurs par rapport à la date, inutile de m’étendre davantage.
Une dernière réflexion. Vous écrivez : « Il n’y a, du point de vue de Mère Nature, strictement rien à fêter à cette date. » Le solstice d’hiver est effectivement passé de plusieurs semaines déjà… ce qui correspond, très approximativement bien sûr, à la durée requise pour que l’augmentation de la durée des jours soit facilement perceptible par tous. Personnellement, déjà avant la discussion autour de Yennayer, je m’étais fait la réflexion qu’en me réveillant le matin, je commençais à voir que le ciel était plus clair que précédemment à la même heure. Je sais évidemment que c’était déjà le cas avant, mais la différence était trop faible pour que je la remarque « à l’oeil nu ». Si j’ai commencé à m’en rendre compte à ce moment-là, il est tout à fait plausible que d’autres qui ont vécu sur ces terres il y a des siècles aient fait le même constat et il n’est pas à exclure que cela ait joué un rôle pour la fête.
Bonjour,
je crois que votre perception de la modification des jours, pour aussi réelle qu’elle soit, est juste une perception personnelle :) et que les Amazighs, même à une époque plus ancienne, avaient des connaissances importantes en astronomie. La date exacte du solstice était connue dès l’Antiquité (et donc l’époque du calendrier julien qu’ils utilisaient). De plus, des paysans, des nomades qui se guident sur les étoiles ont, croyez-moi, une perception beaucoup plus affinée que nous de ces différences, encore plus en un temps où la pollution lumineuse n’existait pas.
Enfin, il existe aussi dans les traditions berbères une fête importante, beaucoup plus proche de ce solstice d’hiver.
Voilà, j’ai fini de publier sur Yennayer, avec l’aval d’un grand professeur spécialiste de la culture amazigh. Je n’ai pas publié votre commentaire avant pour pouvoir finir ce gros travail de recherche, mise en ordre, rédaction et ne pas essayer de faire tenir quasiment 4.000 mots dans un commentaire :)
Merci en tout cas pour ce travail de recherche approfondi. J’ai ajouté des liens vers vos articles dans notre article sur Yennayer. (Ves les trois premiers, pas vers le dernier qui est moins historique.)