Quelques réflexions sur les mariages mixtes
Pour les non-arabophones, cette phrase veut dire “Où es-tu, avec qui ?”
C’est quasiment une des premières phrases que ma prof d’arabe, originaire de Taza, m’a appris.
Avec le ton, un peu sec, comminatoire, genre “tu as intérêt à me dire avec qui tu traînes, et rapidement”.
Nous avions l’habitude d’en rire, mais c’est devenu pour moi la devise d’une femme marocaine jalouse ou inquiète.
Dans un pays où, dès que l’on sort des sphères “modernisées”, la ségrégation entre hommes et femmes est quasi-totale, où une femme ne peut pas être seule avec un homme, même à la terrasse d’un café, et où les fêtes et réjouissances sont soigneusement sexuées, on sort entre copains d’un côté, entre copines de l’autre, souvent on n’invite que l’homme, ou que la femme, et quand on invite les deux, ils se retrouvent dans deux salons séparés, c’est une phrase qu’on a souvent l’occasion d’entendre.
Empreinte de curiosité normale, ou au contraire, inquisitoriale et jalouse.
Autrefois, dans un temps qui n’existe plus du tout, bien sûr, quand la femme n’avait pas de protection légale, quand son mari pouvait prendre en toute légalité une deuxième épouse, sans même passer devant le tribunal, et sans que sa première femme le sache, cette question était beaucoup moins innocente qu’il n’y parait. La confrérie des femmes cherchait à percer le mur de la confrérie des hommes, à savoir ce que faisait le mari, qui il fréquentait, avant qu’il soit trop tard, avant qu’il ait rencontré une intrigante.
Au delà des simples questions, la femme pouvait aussi avoir recours aux pratiques magiques, aller chez le fquih, se faire donner des herbes, faire un sort qu’on allait ensuite “attacher” pour plus de sécurité, auprès d’un marabout dont la puissance pouvait retenir l’homme.

Et parfois, comme partout, on sautait le pas, les herbes avaient un autre but que de simplement s’attacher le mari auquel on demande “Fink, maa men”, l’herboriste devenait un peu empoisonneur, et le mari devenait malade, ou même plus.
Ce qui m’a frappée, au Maroc, c’est la méfiance dans les relations homme-femme.
L’amitié homme-femme ne peut tout simplement pas exister, les relations entre un homme et une femme, si elles passent le seuil de l’anodin et du quotidien, notamment dans le travail, sont obligatoirement vues comme sexuées, dans le registre de la séduction, soit recherchée, soit au contraire à éviter par tous les moyens possibles.
Et avec cela vient la méfiance.
D’abord méfiance de l’autre, tout simplement, les filles chercheraient le mariage à tout prix, et les garçons ne chercheraient qu’à abuser, sans remplir leurs obligations.
Et puis c’est bien connu, n’est-ce pas, quand un homme et une femme non mariés sont seuls ensemble, le diable s’invite toujours en troisième ?
Méfiance aussi dans le couple, de ce que l’autre peut faire un jour, cette jalousie permanente, qui est aussi vécue comme normale, comme honorable, comme une preuve d’amour. J’avais eu une discussion assez intéressante sur un blog, où nous étions arrivées à la conclusion qu’on ne pouvait pas traduire le sentiment “jalousie” arabe par son équivalent français. Ou alors en se référant à un sens qu’il a perdu depuis, mais qu’on retrouve dans le français classique, celui par exemple du gentilhomme jaloux de son honneur.
Aussi, il me semble que la recherche du partenaire étranger est aussi celle d’un partenaire qui n’a pas ces traditions. Pour un homme comme pour une femme, cela permet de baisser la garde de la méfiance. En tout cas, c’est ce que j’ai souvent compris des motivations des gens qui autour de moi reconnaissent chercher “une européenne”.
En ce sens la moudawana, qui est de moins en moins nouvelle, apporte un grand progrès, en donnant aux femmes les moyens d’une plus grande indépendance. Ce qui permet de revenir à un couple uni par l’amour, et pas par l’intérêt ou la crainte de se retrouver seule et sans ressource. Mais cela prend du temps.
En attendant, quand mon mari a passé toute une journée dehors, et que je lui demande le soir, ce qu’il a fait, qui il a vu… j’entends toujours ce “fink maa men” qui nous fait bien rire.
PS : une partie de cet article est humoristique et caricaturale. Et je connais aussi une majorité de couples marocains unis et heureux, faut-il vraiment le dire ?
Dix-huit ans après, la jalousie et la méfiance sont toujours là
Cet article a été publié en 2008 sur Casawaves, un blog tenu par Laurent Bervas où on parlait du Maroc, avec passion.
Entre trois ou quatre article sur « les affaires » et les nouvelles technologies, de temps en temps, un article comme celui-ci (ou d’autres) qui suscitait des discussions animées.
Ce que vois depuis des années sur des groupes Facebook me confirme ce que j’écrivais à l’époque. La jalousie est des deux côtés, avec parfois des conséquences graves, comme cet homme qui a voulu divorcer de sa femme parce qu’un soir, en fin de journée, un collègue homme l’avait reconduite à son domicile.
Pourtant, Fink maa men a changé de nature. Aujourd’hui, cette surveillance se fait de plus en plus indirecte, à travers les téléphones, les applications, l’infidélité se fait de plus en plus virtuelle et le contrôle aussi. Doubles profils, téléphones verrouillés… tout l’arsenal du web pour des échanges et une surveillance 2.0
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16 commentaires
Boris Vian disait que les prophètes ont tort de dire qu’ils ont toujours raison. Donc je ne partage pas du tout l’avis de feu Hassan II et le plus étrange est que la classe politique marocaine” old school” avait pour habitude de ramener une ” blonde” une foi les études à l’etranger terminées, de Youssoufi à Radi et la liste est longue.
Rions un peu, ma mère dit de ses petit-enfants que c’est une expérience génétique.
Mon père est né à Rabat, de père originaire de tafilalet et de mère algérienne mais d’origine turque, quant à ma mère, elle est née également à Rabat, mais sur l’île de Malte et après un passage en Tunisie elle s’est retrouvée au Maroc. Mes parents ont vu dans cette coincidence de lieux de naissance( Rabat ) un signe du destin, à chacun son truc.
J’ai un beau-frère sénégalais et un égyptien, une belle-soeur polonaise, une franco-allemande, une meusienne, une marocaine et une anglaise. Quant à moi, ma campagne est d’origine portugaise.
Qui dit mieux.
Je me rappelle avoir vu un discours ou Hassan II disait grossomodo que les mariages mixtes sont une chose a éviter. aujourd’hui je rejoins parfaitement ce point de vue et et c’est en raison du fossé culturelle
@el amrani hamza
Il a dit aussi: je suis contre l’integration des marocains en france. Il n’y a pas de difference entre un marocain nee en france et un marocain ne au Maroc, tous sont des citoyens ligibles … L’heure de verite 1989 a casablanca ;)
” travailler comme un français ” est l’équivalent hollandais de l’expression française de ” travail d’arabe “, donc tout est relatif.
Mes collègues américains reprochent aux français la couleur jaune de leur dentition et mes amis japonais appellent ” toilettes françaises” ce que nous appelons “toilettes à la turque”.
Je vous conseille un film corrosif qui s’intitule justement: travail d’arabe.
ce ne sont la que des différence culturelles sur lesquelles il ne faut pas trop s’attarder,dieux merci on ne se ressemble pas tous, sinon je pense que ca aurait été ennuyeux :d
Je crois au contraire qu’il est essentiel de s’y “attarder” pour les percevoir de façon consciente.
D’expérience, la plupart des couples mixtes se séparent non pas sur les grands principes, mais sur les petits détails.
Chacun d’entre nous a été formaté dans son enfance, pour considérer des comportements comme positifs, et d’autres comme agressifs, vulgaires, grossiers, ou sales.
Cela s’appelle l’éducation. Et plus on est vieux, plus c’est inconscient :)
La façon de manger, les bruits intimes, les odeurs personnelles, le respect de l’espace de l’autre sont des choses qui “heurtent” de façon inconsciente et subliminale, au quotidien.
Les études auxquelles Themys fait référence expliquent par exemple que chaque personne a, en fonction de sa culture, un espace qu’elle considère comme privé, autour d’elle, et dont le franchissement déclenchera une réaction agressive, (modérée par l’éducation), exactement comme le chien grogne quand on franchit les limites de son territoire.
Par exemple, la proximité physique entre femmes, par exemple, est une chose qui m’agresse, inconsciemment, parce qu’il s’agir d’un espace qui est réservé, dans mon éducation, ou ma culture, au contact avec mon mari, mes parents ou mes enfants.
Si je ne prends pas la peine d’analyser ce qui se passe, et d’amener à la conscience des réactions très instinctives, animales, comme le dit Themys, je traduirai cet énervement en réaction socialement acceptables, sans pouvoir le maîtriser.
Il ne s’agit pas de gommer les différences culturelles, mais de les comprendre, pour pouvoir vivre avec.
Comme il peut aussi s’agir de comprendre que la “forme” de critique d’un français sur un blog n’a pas du tout la même implication de mépris que si un marocain disait la même chose ;)
concernant les hommes qui se tient la main,c’est une pratique bérbére qui choque parfois même les marocain autre que bérbére qui ignore cette particularité de la culture bérbére
de ce que j’ai vu, en france les gens en plus de facilité a se moucher en public qu’au maroc, maisje trouve que c’est une bonne pratique que je commence a suivre également, en moins aprés on est dégager :D
Sacha Guitry disait: la bigamie, c’est avoir une femme de trop, et la monogamie, c’est la même chose. A méditer.
Pour vous pencher sur l’étude des différences socio-culturelles je vous recommande les travaux d’Edward T. Hall, Le langage silencieux et La dimension cachée, disponibles en Poche. C’est en étudiant les rats qu’il a pu expliquer les comportements humains, on est peu de choses.
Difficile de faire comprendre à une épouse que la relation qui lie son mari avec une autre femme n’est que de l’amitié !
un autre exemple : se moucher en public en europe est tout a fait normale,au maroc c’est assez mal vu
@el amrani je ne savais pas, merci pour l’info. D’où est ce que cela vient ?
@Mohamed
Et vice versa :) Et pourtant… j’ai quelques amis très chers, que je connais depuis plus de 20 ans, et avec lesquels la relation n’a jamais été sur le registre de la séduction. Ils sont pour moi comme des frères, et vice-versa.
Mais c’est une différence culturelle profonde non pas entre musulmans et non-musulmans, plutôt entre cultures méditerranéennes et cultures nordiques.
Ce qui est vrai aussi c’est que je n’essaierai même pas d’avoir ce type de relation avec un marocain, car je sais que cela ne serait pas compris ainsi, ni par lui ni par notre entourage. C’est le moment où la culture devient “auto-reproductive”.
Cet aspect des relations homme-femme est une des plus grosses difficultés des couples mixtes vivant au Maroc, surtout quand l’étranger est la femme. Il est difficile pour elle d’avoir un cercle de relations réduit par rapport à ce qu’elle avait avant, et aussi de perdre le lien avec son mari, alors que justement c’est souvent son point d’entrée.
Autre exemple, inverse : cet amoindrissement des relations homme-femme est compensé par les relations d’amitié au sein du même sexe. Et il est souvent difficile pour les européens d’accepter que les nombreux marocains qui se tiennent par la main ou par l’épaule dans la rue ne sont pas homosexuels, puisque chez nous c’est une attitude ’sexuelle”.
vous ne l’aviez pas remarquez?
@el amrani, non pas vraiment, j’avais remarqué que cracher par terre n’était pas un problème, mais il faut dire que je suis rarement enrhumée, donc :)
En revanche, j’ai beaucoup de mal à ne pas souffler sur mon thé, mais à aspirer en le buvant pour le refroidir, je n’ai pas la technique, et pour “nous” ça ne se fait pas.
Pour les hommes qui se tiennent par la main, je ne demande pas keur certificat d’origine à tous ceux qui je vois, mais je ne suis pas sûre que cela soit spécifiquement berbère. En tout cas cela se retrouve aussi largement dans d’autres pays nord-africains, comme la Tunisie, beaucoup moins berbère, et des pays du Moyen-Orient.
@Themys, d’une manière générale, les travaux de Palo Alto qui ont repris et élargi les constations de Hall sont très intéressants. Et l’aspect lié à la variation de l’espace d’intimité particulièrement, surtout au Maroc, où la gestion de cet espace est fondamentalement différente de la façon européenne.
@Marie,
> Il est difficile pour elle d’avoir un cercle de relations réduit par rapport
> à ce qu’elle avait avant
On appelle ca l’integration non? :)
@Deal, et cela ne se fait pas parce que c’est considéré comme sexuel.
Cela dit, je ne parle pas des relations homme-femme aux Etats-Unis, là aussi c’est différent. En Europe, c’est plus coopératif… et les femmes allaitent en public sans problème :)
C’est comme le monokini, aus US c’est tabou, pas en Europe.