Le marocain tel qu’il se comprend (2) : je, nous et on.

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Lors d’une longue soirée passionnante, un de nos amis, un instituteur marocain qui poursuit en même temps ses études universitaire, m’a éclairée sur une des grandes différences culturelles entre le monde occidental et le monde marocain. Actif dans l’associatif, il a eu l’occasion de voyager en Europe et aux Etats-Unis, et il fait partie des gens qui m’aident à comprendre la culture de mon deuxième pays.

Il m’expliqua qu’en arabe, on dit rarement « je ». On ne dira pas « j’ai raté mon bus », mais « mon bus m’a laissé ». On ne dira pas « je pense que » mais « on dit que, les sages pensent que, les plus instruits pensent que » et si « on » est vraiment poussé dans ses retranchement, « on » dira « Je, Dieu me pardonne, pense que ».

Le « je » est perçu comme arrogant, orgueilleux, non respectueux de la collectivité, du savoir des sages, et donc à éviter.

Traversons le détroit de Gibraltar

Il est des « je » qui sont arrogants. Le « moi, je » peut ne pas laisser la place aux autres, remplir l’espace avec sa suffisance.

Il peut aussi être signe d’humilité. « Moi, je ne détiens pas la vérité universelle, je ne parle que de ce que je connais, dans ma sphère et dans mon expérience, ça s’est passé comme ça, pour d’autres ça peut être autre chose, qu’en penses-tu ? »

Mais il reste la base de la discussion, de l’échange d’idées. Quand je parle avec quelqu’un, ce qui m’intéresse, c’est son ressenti, son expérience, pas ce que la vox populi ou la vox doctori a pu exprimer et imposer.

D’un côté, on cherche à connaître les opinions de chaque individu, à les confronter, pour ensuite dégager une majorité, ou une décision, dans le monde de l’entreprise.

De l’autre, on apporte des visions différentes de l’opinion de la majorité, on s’abrite derrière les clercs, les sages, les aînés, pour dégager un consensus, où on ne sera pas perdant puisqu’on n’a pas pris le risque d’exprimer son opinion. En ce sens, le Maroc est très proche du processus de décision à la japonaise ou à la chinoise…

Mais quand « on » attend un « je », il est frustrant de ne pas l’entendre. Cela peut être perçu comme un manque de personnalité, et donc trahir quelqu’un qui n’est pas apte à prendre une responsabilité, des décisions. Au pire, c’est ressenti comme de l’hypocrisie, le désir de s’abriter et se cacher derrière un autre collectif qui excuse tout et ne peut pas être remis en cause.

Cette différence, entre le « je » et le « on » ou le « nous » recoupe finalement la différence entre la démocratie et le consensus de l’oumma, dont on a déjà discuté ici. La démocratie est une addition d’individus, et elle ne peut pas exister si ces individus ne s’affirment pas. L’Oumma est, entre autres, un mode de gouvernement où la communauté et le consensus au sein de celle-ci prime.

[NB : “je-on” ne dit pas qu’un système est meilleur qu’un autre. Aucune société n’est parfaite, la “démocratie” a des excès, des imperfections et des dévoiements qui poussent à questionner son universalité. “Je-on” essaye simplement de clarifier les différences de cultures.]
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A propos de l'auteur

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Marie-Aude Koiransky est arrivée au Maroc en 2004. Elle s'est installée à Ouarzazate, avec son mari qui travaillait alors dans le tourisme, puis à El Jadida, enfin Casablanca. Pendant 10 ans, elle a parcouru le Maroc dans tous les sens "géographiques et sociaux". Elle gère une agence web qui propose des services de référencement et de création de sites et une société qui aide les lecteurs d'O-Maroc (et d'autres personnes) à s'installer au Maroc ou à y développer un projet professionnel. Elle intervient souvent sur des forums de voyage, et a voulu faire ce site pour centraliser les conseils aux expatriés. Diplômée de Sciences Po Paris en 1985, a a travaillé pendant plus de vingt ans dans des grands groupes internationaux (Apple, Ernst&Young et Bertelsmann) avant de s'installer au Maroc.

5 commentaires

  1. Avatar

    C’est ce que j’aime avec l’anglais. « On » ne se casse pas la tete et compliquer les choses. Tu, vous = You! :D

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    (« Mais quand “on” attend un “je”, il est frustrant de ne pas l’entendre. Cela peut être perçu comme un manque de personnalité »)
    donc meme les américains ou encore les anglais ont un manque de personnalité car tu,vous=You ! comme la signaler #Deal .

  3. Avatar
    Marie-Aude le

    @Jawad, parce que pour vous, « You » s’emploie au lieu de dire « je » ?
    Les américains, d’expérience, sont parmi les gens qui ont le moins de difficulté à dire « I »

    Le fait d’utiliser le « you » indistinctement pour « tu » ou « vous » n’a rien à voir avec ce dont je parle dans l’article, ça doit être les seuls deux pronoms que je n’ai pas mentionnés… :)

    Et par ailleurs, il est totalement faux de croire que « you » traduis de façon indifférenciée le « tu » et le « vous ». Le reste de la phrase comporte suffisamment d’indices, comme l’utilisation du prénom ou du nom, pour indiquer le niveau de distance ou d’intimité qu’on indique en français avec la différence entre « tu » et « vous ».

    Par ailleurs, Jawad, il y a une énorme différence entre « peut être perçu comme » et « ont »…

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    L’important est d’être conscient de ce que véhiculent ses propres mots.
    Il m’as bien fallu un temps d’adaptation pour remplacer « la tasse s’est cassée entre mes mains » à « j’ai cassé la tasse ».
    La différence peut sembler minime, mais si la personne ne peut pas s’avouer avoir raté son bus parce qu’elle s’est montrée négligeante, elle n’en avouera pas non plus là où il faut :)

    c’est bien ça aussi la démocratie, se sentir responsable :)

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    Oui, cela peut être vrai, dans certaines circonstances et dans certaines catégories sociales, c’est une vision des choses séduisante, originale mais fausse.
    Sous l’influence de la mondialisation, des idées et des images venues d’ailleurs, l’individualisme est entrain de faire une intrusion rapide et donc souvent irraisonnée sans nuance et brutale dans nos mœurs, c’est toute la difficulté qu’induit cette transition.
    Il est vrai que pour des raisons de conformisme, de paix sociale, mais aussi de fatalisme de résignation et aussi pour des raisons religieuses qui d’ailleurs souvent se confondent cette attitude a pu prévaloir à une certaine époque.
    Toute la difficulté pour le Maroc est de négocier en entrée dans la modernité sans « déchiqueter » ses valeurs d’antan, problématique que l’on ne retrouve pas uniquement sous nos cieux.

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