Comme dans beaucoup de pays, le 1° Mai est un jour férié au Maroc.
Moins qu’ailleurs, les restaurants et hanouts de mon quartier sont ouverts et les centres commerciaux. Mais pas les banques…
J’ai la (mal)chance d’habiter pas loin d’une rue empruntée régulièrement pour les manifestations syndicales et assimilées et je les entends, le matin, en sirotant mon café. Aujourd’hui, le vacarme a été complété par des concerts de klaxons jusque vers le début de l’après-midi.
Le 1° mai est toujours une journée un peu « bizarre » pour moi. Je n'ai pas trouvé de muguet au Maroc, or la tradition française de s’offrir ces petites clochettes blanches porte-bonheur était importante dans ma famille. Ne pas pouvoir la continuer, ni même cultiver du muguet sur mon balcon me manque…
Un 1° mai en temps de crise, où le travail n’est pas à la fête
Ce 1° mai s’accompagne de manifestations sociales et de grèves qui durent depuis plusieurs semaines. Que cela soit « uniquement » pour une rеѵаlоrіѕаtіоn ѕаlаrіаlе ou pour plus, des personnels de justice, des enseignants, des fonctionnaires sont en grève, souvent par intermittence pour éviter de paralyser complètement le pays. Les négociations salariales ont conduit à une légère revalorisation du SMIG, qui ne se répercutera sans doute pas sur les salaires plus élevés.
Or la vie est devenue plus difficile au Maroc, frappé par les vagues du Covid, du confinement (dans mon quartier, de nombreux magasins / restaurants n’ont pas rouvert après le confinement), des crises internationales et d’une inflation alimentaire qui touche même des produits essentiels.
Et puis je suis tombée sur un article dans Challenge.ma, par Reda Mouhsine, qui m’a semblé totalement hors-sol, déconnecté des réalités auxquelles la très grande majorité des Marocains sont confrontés. Le lien est en bas de l’article, pour résumer son questionnement « le 1° Mai a-t-il encore un sens ? » :
Les manifestations du 1° Mai ne font plus défiler les mêmes foules qu’autrefois. Ce n’est pas parce que le salarié marocain est comblé, mais parce que ses attentes ont changé dans un monde où le travail évolue. Le salarié marocain confronté à la mondialisation ne veut plus être dérangé par mail le week-end et il est en quête de sens. De nos jours, dit-il, on cherche à trouver un travail qui ait un sens pour soi, qui soit aligné avec nos valeurs personnelles, qui nous donne un sentiment de réalisation personnelle, qui contribue de manière positive à la société. Or les syndicats marocains, « cramponnés à leur logiciel des années 70 » n’auraient pas su évoluer et ce sont les entreprises qui répondent à cette « quête de sens », pas les syndicats.
Bon…
La « quête de sens » et la pyramide de Maslow
Qu’on parle de pyramide de Maslow ou qu’on cite Brecht dans l’Opéra de quat’sous « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral » (d’abord la bouffe, ensuite la morale), qu’on soit donc un psychologue américain ou un dramaturge communiste allemand, on dit la même chose : la « quête de ѕеnѕ » ne peut avoir lieu que lorsque les besoins primaires (physiologie et sécurité) et secondaires (amour, appartenance et estime) sont remplis.

La « quête de sens » (qui est à cheval sur les deux derniers étages) est donc le fait de salariés qui n’ont pas de grosses angoisses matérielles. Bien sûr, les choses sont moins simplistes mais, très clairement, quand vous êtes un travailleur au SMIG, votre quête de sens principale est de trouver un travail, quel qu’il soit…
Et dire que les syndicats ne mobilisent plus les foules parce qu’ils ne répondent pas à la « quête de sens », c’est faire sa Marie-Antoinette disant « ils n’ont pas de pain ? Qu’ils mangent des brioches ! »
Alors comment expliquer ce réel amaigrissement des défilés syndicaux ?
Par l’histoire des syndicats au Maroc
L’histoire des syndicats au Maroc a commencé tardivement, puisque les droits syndicaux n’ont été accordés qu’en 1936, et réservés aux Européens. Néanmoins, la section « départementale » de la CGT marocaine met les bouchées doubles et arrive à faire quelques grèves en 1936-1937. Dans un pays à très grande majorité rurale, où énormément d’ouvriers marocains sont analphabètes, les quelques publications ѕуnԁісаlіѕtеѕ et/ou de gauche sont en français et touchent directement une infime minorité.
Comme l’association syndicale est interdite aux Marocains, se syndiquer devient un acte de résistance ; des Français comme Pierre Parent, à l’origine des comités d’entreprise (en décembre 1944), ou Albert Ayache, professeur et fondateur du premier parti communiste marocain sont la face émergée et légale d’un syndicalisme qui se constitue peu à peu.
Mais le Maroc ne connaitra pas ce qui a accompagné la naissance du syndicalisme en Europe : les étudiants qui partent en usine, pour propager les idées communistes, socialistes ou anarchistes, « éduquer » les ouvriers et construire une conscience de classe. Que cela soit bien ou mal, c’est un fait qui explique beaucoup de choses aujourd’hui.
Par contre, les syndicats professionnels, « patronaux » étaient nombreux. Ils luttaient pour améliorer le sort des colons, mais pas celui des ouvriers.
Par le « mélange » entre syndicalisme et lutte pour l’indépendance.
A l’inverse donc de ce qui s’est passé ailleurs, l’unité politique a précédé l’unité syndicale, en tout cas pendant la période de la résistance et de la lutte pour l’indépendance.
Le premier syndicat marocain, l’Union Marocaine du Travail, avait des liens très forts avec l’Istiqlal, parti nationaliste et "de droite" (même si la distinction droite-gauche n’a pas le même sens au Maroc, surtout au moment de l’indépendance dans une monarchie d’avant la constitution de 2011). D’ailleurs, en 1960, la partie « istiqlalienne » de l’UMT fait sécession pour fonder l’Union Générale des Travailleurs du Maroc. L’UGTM est оffісіеllеmеnt affiliée à l’Istiqlal. En 1978, une seconde scission emportera l’aile « gauche » du syndicat, avec la création de la Confédération démocratique du travail, qui sera, elle, affiliées aux partis socialistes marocaines, USFP puis CNI.
Les liens entre partis politiques et syndicats ne sont pas exceptionnels. Au Maroc, les deux mondes sont plus mélangés qu’ailleurs, avec des militants ayant des carrières à la fois syndicales et politiques.
Or les Marocains ont peu confiance dans leurs hommes politiques et cette défiance se reporte aussi sur le personnel syndical.
Par l’affaiblissement programmé et systématique de « la gauche » et des manifestations populaires
Comment être communiste dans une monarchie où le Roi est aussi le Commandeur des Croyants ? C’est le grand écart idéologique réussi par le Parti Communiste Marocain qui se définissait comme royaliste dans ses statuts.
Bien après la disparition de Ben Barka, à partir des émeutes du pain en 1981, le pouvoir marocain a fait tout son possible pour museler totalement une gauche dont il avait peur, quitte à pousser, pour la remplacer, la composante islamiste.

Les printemps arabes ont été maîtrisés au Maroc, en particulier avec la mise en place de la nouvelle constitution. Par contre, les événements du Rif, le Hirak, prouvent que le pouvoir peut toujours réprimer très durement toute manifestation qui dépasse les limites qu’il fixe.
Et donc, peu à peu, assimiler « manifestation » et « rebellion ».
Par l’atomisation du travail
Bien qu’Uber ait été interdit au Maroc, l’ubérisation s’est largement mise en place, en particulier dans les grandes villes. Qu’il s’agisse de livreurs Glovo ou d’employés travaillant comme autoentrepreneurs dans les call centers, entre autres, de nombreux « salariés » marocains sont isolés, avec des entreprises qui bénéficient de la précarité que leur donne leur statut autoentrepreneur. Et la requalification en соntrаt ԁе trаѵаіl, bien que théoriquement possible, aux yeux de la loi, n’a pas encore fait l’objet d’une jurisprudence.
Il existe aussi des grands groupes, comme l’OCP, qui pratiquent une externalisation intensive, avec des contrats qui changent régulièrement. Les salariés sont certes, toujours salariés, mais passent d’entreprise en entreprise, sans pouvoir accumuler d’ancienneté… ni faire masse.

Sans parler des pratiques de nombreuses entreprises, entre autres les call-centers où le premier salarié qui proteste risque le licenciement, sera dénoncé par ses camarades de plateau et pas vraiment défendu par un délégué syndical choisi par la direction.
Certes, ce n’est pas spécifique au Maroc. Mais dans un pays où le code du travail est nettement moins protecteur qu’ailleurs, cela pèse d’autant plus lourdement que l’augmentation du chômage pousse à accepter n’importe quoi. Mieux vaut travailler à bas prix que pas du tout…
L’avantage de syndicats forts
Avant le Maroc, j’ai vécu et travaillé dans plusieurs pays : la France, la Belgique, l’Angleterre et l’Allemagne. Les syndicats anglais avaient été détruits par Margaret Thatcher, les syndicats français… sont ce qu’ils sont. C’est en Belgique et plus encore en Allemagne que j’ai découvert à quel point des syndicats forts sont bénéfiques.
Pour les travailleurs, bien sûr, mais aussi pour l’économie, car les relations patrons-salariés sont plus institutionnalisées et moins sujettes à des mouvements sociaux incontrôlés.
Vingt ans de progrès pour les travailleurs marocains
Qu’ils soient portés par les revendications syndicales ou décidés par le gouvernement sous l’impulsion royale qui a fait du développement humain l’objectif principal de son règne, j’ai vu en vingt ans de Maroc de nombreux progrès.
Le salariat s’est « malgré tout » bien étеnԁu, avec un taux d’affiliation à la CNSS en énorme progrès, y compris dans des secteurs traditionnellement informels, comme l’agriculture ou le tourisme. Je me souviens de mes débuts dans l’organisation de circuits, en 2005. Dans les hôtels, les restaurants, on travaillait très majoritairement en famille, sans aucun bulletin de paye (ni couverture sociale). Une autre avancée majeure a été le salariat des employées de maison, avec une procédure simplifiée pour les particuliers, et un salaire minimum malheureusement inférieur au SMIG.

Lequel SMIG augmente régulièrement. Le Maroc a le salaire moyen le plus élevé de la région, et la récente revalorisation du SMIG et hausse des seuils fiscaux va certainement améliorer le pouvoir d’achat de la majorité des salariés.
Le droit du travail, lui, a peu évolué. Il reste très strictement appliqué par les tribunaux, une fois que le salarié se décide à porter plainte. Mais il y manque des notions comme le harcèlement moral, la requalification en contrat de travail… et l’égalité homme-femme se traduit rarement dans les faits. L’inspection du travail a peu de moyens pour faire des contrôles.
Le premier Mai 2024 au Maroc et les négociations syndicales
- Le 1er Mai a-t-il encore un sens ?
- Cela nous conduit à une problématique qui préoccupe de plus en plus dans le monde du travail : la quête de sens. De nos jours, on cherche à trouver un travail qui ait un sens pour soi, qui soit aligné avec nos valeurs personnelles, qui nous donne un sentiment de réalisation personnelle, qui contribue de manière positive à la société. Au Maroc, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas les syndicats mais les entreprises qui tentent de prendre les devants sur cette question.
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- Satisfaite des revalorisations annoncées le 30 avril, l'UMT s'inquiète en revanche des menaces pesant sur les retraites (avancée de l'âge de la retraite et diminution des pensions)
- Chômage en croissance : les chiffres du HCP
- Le nombre de chômeurs a augmenté, passant de 1.549.000 à 1.645.000 entre T1-2023 et T1-2024, soit une progression de 6%
- Le mouvement syndical au Maroc | Theses.fr
- Le syndicalisme au Maroc est un phénomène recent. C'est le protectorat français qui a créé les conditions de l'installation des organisations syndicales et leur expansion en milieu marocain. Mais l'organisation syndicale proprement dite ne s'est développée que progressivement sous l'effet des situations économiques ou industrielles.
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- Hausse du SMIG et du SMAG de 10% :
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- SMAG : 5% en avril 2025 et 5% en avril 2026. - 1er mai: des milliers de travailleurs au défilé de l’UMT
- Qu'il s'agisse de l'UMT, de la FDT ou d'autres syndicats, les manifestants étaient suffisamment nombreux pour appuyer leur "recherche de flouze", avant la recherche de sens...
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