La photo qui illustre cet article a été prise le 9 juin 2026 au Chellah, célébrant avec un peu d’avance les 250 ans des États-Unis et l’amitié avec le Maroc, premier pays au monde à avoir reconnu la jeune république.
Voici, en quelques dates clés, une revue de cette amitié.
1777, la reconnaissance des États-Unis nouvellement indépendants
Quand, le 20 décembre 1777, le sultan Mohammed Ben Abdallah ouvre ses ports aux navires américains, garantissant leur sécurité contre les corsaires, il reconnait de fait la nouvelle nation. C’est le premier pays au monde à le faire.
1786, le traité de Marrakech
Signé en 1786, le traité de Marrakech établit de façon formelle et diplomatique l’amitié entre les deux pays. Je vous ai déjà parlé de façon détaillée de son contenu, et surtout de la façon dont le Sultan avait forcé la main des Etats-Unis, qui tardaient trop à son goût, en capturant un de leurs vaisseaux, pour le leur rendre une fois le traité signé. (J’adore !). Ici je voudrais plutôt détailler « la suite »
1803, la guerre de la côte barbaresque, mais toujours un traité
En 1801, les efforts diplomatiques des États-Unis avec les autres états barbaresques (Algérie, Tunisie, Libye) ont échoué. Et surtout, le pays a mis à profit ces seize ans de répit obtenus grâce au traité de Marrakech pour se construire une marine de guerre. Ils refusent de payer un tribut à la Régence de Tripoli, une province ottomane au nord-est de l’actuelle Libye. En retour, la Régence leur déclare la guerre.

Le Maroc est alors tiraillé entre son traité d’amitié avec les États-Unis et ses liens avec la Régence. Moulay Slimane, le successeur de Mohammed III, avait des liens particuliers avec la Tripolitaine, une de ses épouses appartenait à une des grandes familles locales (et c’était aussi le cas de son frère, Moulay Aziz). De plus, la sécheresse a conduit à une quasi-famine dans la région de Tripoli.
Moulay Slimane parvient à obtenir, après de nombreuses difficultés, qu‘un navire tripolitain battant pavillon marocain apporte une cargaison de blé à la ville.
Mais voilà que, sous le prétexte que le navire a fait escale à Tunis, les Américains s’en emparent.
Dire que le Sultan est fâché est une litote. Pour lui, le traité de Marrakech est rompu : le navire disposait d’un laisser-passer américain, il battait pavillon marocain, il ne devait donc, sous aucun prétexte être arraisonné.
Il dénonce donc le traité, renvoie le consul américain, et déclare que les Marocains peuvent s’emparer des bateaux américains. En 1803, le Raïs (capitaine) Brahim Loubaris s’empare du Celia, qui est aussitôt repris par une frégate américaine, qui emprisonne les marins Rbatis.

Il faudra l’intervention de la diplomatie anglaise qui interviendra pour la libération de Loubaris et son équipage, en échange du retour du consul américain et du rétablissement du traité d’amitié. Ce qui sera fait aussitôt, par un dahir de la même année. C’est en quelque sorte le chantage inverse de celui qu’avait fait Moulay Slimane quand il s’était emparé du brick « Betsey » pour forcer les Etats-Unis à signer le traité de Marrakech !
Conscient de la faiblesse de sa marine, faite de bateaux anciens et en mauvais état, le Maroc s’en débarrassera définitivement en 1817 en donnant ses derniers bateaux à l’Algérie. Il faudra attendre 1960 pour que le Maroc se dote à nouveau d’une marine royale.
1821, la légation de Tanger

C’est un riad de trois étages dans l’ancienne médina de Tanger, donné aux États-Unis par Moulay Slimane en 1821. Il a été utilisé comme poste diplomatique pendant 140 ans, jusqu’à ce qu’un nouveau consulat soit construit en dehors de la medina, en 1961. C’est le bâtiment qui a servi le plus longtemps comme poste diplomatique américain. Et c’est le seul monument historique américain situé à l’étranger, mais il a bien failli disparaître.
Partiellement détruit lors du bombardement de Tanger de 1844 par la France, sa reconstruction en 1848 laisse peu de place au bâtiment d’origine. Le bâtiment a ensuite été rénové et étendu au XIX° siècle, en particulier avec la construction du pavillon arabe, sous la direction du mâalem Ahmed El Bokori, puis l’achat de la maison adjacente en 1941, qui hébergea des services de renseignement.
De 1961 à 1975, il héberge des cours de langue et un centre de formation du Peace Corps, mais son état se dégrade fortement, et les Etats-Unis songent à vendre le bâtiment.
Pour pouvoir y tenir la célébration du bicentenaire des Etats-Unis, le consul fait appel aux volontaires et à des dons privés.
La Tangier American Legation Museum Society (TALMS) est créée pour la mise en place d’un musée dans le bâtiment, et la conduite d’activités culturelles, éducatives et de recherche.

En 1981, le bâtiment est inscrit sur la liste du Registre National des Lieux Historiques (National Register of Historic Places), puis en 1982 enregistré comme monument historique national (National Historic Landmark).
Les rénovations et restaurations ont continué dans les années 1990, où un cinquième étage a été ajouté. Le TALMS devient le TAMIL (Tangier American Legation Institute for Moroccan Studies).
1836, renouvellement du traité
En 1836, cinquante ans après le premier traité de Marrakech, un Traité de paix et d’amitié est conclu à Meknès entre les États-Unis et le Maroc, sous le règne du sultan Moulay Abderrahmane. Il reprend, mot pour mot, les dispositions du traité originel de 1786.
En 1886, un nouveau traité ne sera pas signé, le contexte a changé avec les appétits coloniaux sur le Maroc, un tel traité pourrait être mal compris. Et surtout, il n’y en a pas besoin, puisque le traité est renouvelable par tacite reconduction.
1862, le renvoi des Confédérés
La guerre de Sécession fait rage depuis maintenant neuf mois. Les navires confédérés attaquent violemment les navires marchands de l’Union, pour affaiblir son commerce. Le Sumter est l’un d’eux. En février 1862, le navire est à quai à Gibraltar pour des réparations et deux de ses officiers, Henry Myers et Thomas T. Tunstall débarquent à Tanger pour acheter du charbon.
Aussitôt, James DeLong, le consul des États-Unis à Tanger les fait arrêter par des policiers marocains et les emprisonne au consulat.

Les résidents européens au Maroc s’offusquent et demandent au Sultan de respecter une stricte neutralité, sans prendre parti dans une guerre civile. Le consul, lui, est sûr de son bon droit et s’indigne auprès de Mohammed Bargach le niyab marocain (Ministre des Affaires Étrangères) :
En avril 1862, les deux prisonniers confédérés sont envoyés dans une prison de Boston. DeLong est remplacé par un consul plus diplomate, qui arrive à obtenir le soutien du sultan Mohammed ben Abderrahmane (Mohammed IV). Le 23 septembre 1863, celui-ci signera un dahir interdisant aux navires conférés d’entrer dans les ports marocains.
1865, le traité du Cap Spartel
Bien que les États-Unis ne soient qu’une des parties de ce traité multinational qui réunit 11 pays pour la gestion du phare du Cap Spartel, c’est une date clé pour le pays qui signe ainsi son premier traité multinational. Le traité restera en vigueur jusqu’à l’indépendance du Maroc.

1880 – 1912 Le soutien du Maroc contre les puissances coloniales
Lors de la conférence de Madrid, en 1880, la crise de Tanger et la conférence d’Algésiras, en 1906, les États-Unis ont fermement défendu le droit du Royaume à conserver sa souveraineté.
Les États-Unis tarderont à reconnaître le Protectorat, autant par amitié pour le Maroc que pour refuser l’abrogation des privilèges capitulaires octroyés à ses ressortissants et certains de leurs partenaires marocains. Le Président Roosevelt obtiendra finalement le maintien de ces droits spéciaux.
1943, la conférence d’Anfa et l’appui à l’indépendance
En marge de la conférence d’Anfa, qui réunit Franklin Roosevelt, Winston Churchill, Giraud et de Gaulle, le président Roosevelt a un entretien privé avec Mohammed V, durant lequel il l’assure que les États-Unis supporteraient sa quête de l’indépendance.

Il y avait de nombreux soldats américains stationnés au Maroc. Un certain nombre d’entre eux furent approchés par les nationalistes qui cherchaient des soutiens internationaux.
En Février 1946, le nationaliste Abdellatif Sbihi fonde le « Roosevelt Club » qui réunit des Marocains, des diplomates et des officiers américains favorables à l’autodétermination du Maroc.
1952, la décision de la Cour de Justice Internationale sur les droits des Américains au Maroc

En 1948, la France impose des restrictions douanières aux importations, y compris américaines. Les États-Unis protestent en disant que ces mesures portaient atteinte aux droits qu’ils estimaient tenir des traités qui les liaient au Maroc et que, en vertu de ces traités et de l’acte général d’Algésiras de 1906, aucun texte législatif ou réglementaire marocain ne pouvait être appliqué à leurs ressortissants au Maroc sans leur accord préalable.
Par un arrêt du 27 août 1952, la Cour de Justice Internationale leur donne raison.
1953, l’appui des États-Unis à l’indépendance du Maroc
Le gouvernement américain resta un temps officiellement neutre, pour ne pas s’opposer à la France, son alliée dans l’OTAN.
Mais en 1953, le soutien des États-Unis et proclamé depuis la tribune de l’Onu. L’ambassadeur américain, Henry Cadot Lodge affirmera alors :
Le développement de la coopération militaire et sécuritaire
Par la suite, les liens allaient se renforcer entre les deux pays dans le contexte de la guerre froide. Les États-Unis appréciaient la position stratégique de choix du Maroc l’entrée de la Méditerranée et sur le flanc sud de l’Europe occidentale et de l’OTAN.
Le Maroc a signé des accords avec le gouvernement américain accordant aux forces américaines des droits d’accès et de transit sur les bases de l’armée de l’air marocaine.
Plus encore il a signé un accord secret autorisant les États-Unis à installer de puissants émetteurs radio près de Tanger, qui servaient d’outils de communication et d’espionnage en Méditerranée occidentale. La CIA et la NSA agissaient en toute liberté au Maroc en échange de leur aide.

Cette année, la marine marocaine prend part à l’exercice naval multinational « Fleet Exercise 250 », organisé à la base navale de Norfolk, dans l’État américain de Virginie.
1972, le « coup de canif » du putsch des aviateurs
Le 16 août 1972, des F-5 pilotés par des officiers rebelles avaient décollé de la base aérienne conjointe américano-marocaine de Kénitra pour intercepter et abattre le Boeing royal transportant le roi Hassan II de retour de France. La CIA avait fait preuve d’une neutralité « consentante », elle était au courant du complot sans en avoir averti le monarque. Cela a profondément marqué la politique marocaine en matière de présence militaire étrangère, et c’est pour cela qu’il n’y a pas de bases américaines au Maroc.

Une aide financière importante
Le Maroc a été l’un des principaux bénéficiaires de l’aide américaine tout au long de la Guerre froide, recevant plus de 400 millions de dollars d’aide américaine entre 1957 et 1963. En 1966, le Maroc est devenu le cinquième plus grand bénéficiaire de l’aide agricole américaine ; en 1990, le pays avait obtenu plus d’un milliard de dollars d’aide militaire et 1,3 milliard de dollars d’aide économique, ce qui représentait plus d’un cinquième de l’aide totale accordée par les États-Unis à l’ensemble des pays africains au cours de cette période.
L’investissement privé américain a continué à croître régulièrement.

2001 et après – la lutte contre le terrorisme
Le Maroc a été l’un des premiers États arabes et islamiques à condamner les attentats terroristes du 11 septembre aux États-Unis et à exprimer sa solidarité avec le peuple américain dans la lutte contre le terrorisme.
Le Maroc joue également un rôle central dans l’Initiative transsaharienne de lutte contre le terrorisme visant à endiguer l’insurrection islamiste au Maghreb et au Sahel.
De même, lorsque Casablanca a été victime d’attentats terroristes le 16 mai 2003, le gouvernement américain a mis à la disposition du Maroc l’ensemble des ressources de ses forces armées et de ses services de renseignement. Par ailleurs, la CIA a utilisé le Maroc comme source de recrutement d’espions arabophones.

2020 – 2026 le Sahara Occidental
Les États-Unis ont déclaré soutenir la position du Maroc sur les provinces du Sud, en échange d’une normalisation de ses relations avec Israël.

Le président Trump a publié le 10 décembre 2020 une déclaration dans laquelle il soutient l’occupation du Sahara Occidental par le Maroc et l’ouverture d’un consulat à Dakhla, « pour promouvoir les opportunités économiques et commerciales ».

A l’initiative des États-Unis, le Conseil de sécurité de l’ONU a apporté le 31 octobre 2025 son soutien au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental le décrivant comme la solution « la plus réalisable » pour le territoire disputé.
Amitié et Realpolitik
Les relations entre les Etats-Unis et le Maroc, est-ce de l’amitié ou de la Realpolitik (politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l’intérêt national) comme la prônait Henri Kissinger ? Les deux à la fois.
Quand, en 1777, le sultan Mohammed Ben Abdellah reconnaît les États-Unis, contre les intérêts de la toute-puissante Angleterre, il fait preuve d’une audace diplomatique et d’une prescience remarquables.
Ses successeurs continueront cette politique, alors même que Moulay Abderrahmane ferme le Maroc au commerce avec les Européens, il conserve les liens privilégiés avec les Etats-Unis.
Bien sûr, cette amitié se nourrira d’avantages réciproques. Alors qu’elle commence entre deux pays d’importance moyenne, les États-Unis deviennent peu à peu un des plus grands pays du monde. Bien sûr, le soutien des États-Unis à l’indépendance du Maroc et tout autant politique, avec une volonté d’affaiblir la France au Moyen-Orient, que moral et « éthique ». Mais la relation entre les deux pays reste équilibrée, le Maroc étant un allié militaire essentiel, à cause de sa position géographique, comme tête de pont physique et morale au Moyen-Orient.
Et surtout, il y a l’amitié des individus pour le Maroc. Que ce soient les centaines de volontaires du Peace Corps qui passent deux ans dans le pays, apprenant sa langue et sa culture, que ce soit Kathy Kriger, ancienne conseillère commerciale au consulat américain de Casablanca, qui créa le Rick’s Café en hommage au film Casablanca, que ce soient les donateurs qui ont permis le maintien de la légation américaine à Tanger, ou les quelques milliers d’Américain•e•s qui s’installent au Maroc, les 150.000 Marocains résidant aux États-Unis, tous renforcent les liens d’amitié qui unissent les deux pays.
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