Je comprends ce que les gens disent. C’est pénible, je n’en ai pas l’habitude. Je déteste ça. Les gens parlent, j’entends sans avoir besoin d’écouter et je comprends. C’est infernal. J’ai l’impression de me mêler de ce qui ne me regarde pas. D’ailleurs ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir.
Au début, je ne comprenais rien. Du tout. Parce que voyez-vous, je suis une femme, et dans ce pays, les femmes restent à la maison, leur plus grand voyage, ce sera les 20 ou 30 kilomètres qu’elles feront pour changer de vallée, peut-être, pour se marier.
Quelques hommes parlent un peu de français, un peu plus l’anglais, les hommes parlent l’arabe en plus de leur langue maternelle, mais les femmes n’ont que celle-ci, que l’isolation transforme peu à peu en autant de dialectes qu’il y a de vallées. Un homme m’a raconté, que lors des épisodiques grands rassemblements de toute la tribu, avec les familles qui viennent de jusqu’à 50 kilomètres à la ronde, il arrive que les femmes ne puissent pas vraiment se comprendre.
Alors moi vous pensez donc !
Je comprenais mon mari, heureusement, il a travaillé quelques années en Europe, et son anglais chantant était même meilleur que le mien. Avec son aide, je comprenais les hommes, aussi, mais depuis que nous sommes mariés, je suis devenue une femme de la tribu, soumise à ce code d’honneur qui les régit depuis des millénaires.
Et pour que mon mari n’ait pas à tirer son long poignard argenté, qu’il porte en permanence, je dois rester avec les femmes, éloignée de tout homme qui ne soit pas de notre famille proche.
Je me suis donc peu à peu enfermée dans le silence. Les rires de ces femmes sont comme les chants cristallins des cascades dans la montagne, leur voix haute et harmonieuse comme les pépiements des oiseaux, mais je n’y comprenais rien. Elles parlent trop vite, toujours plusieurs, joignent le geste à la parole, et se moquent gentiment.
Mais j’aime bien être au milieu d’elles, les regarder, échanger des sourires. Avec des gestes, elles m’ont appris l’essentiel de ce que je dois faire, pour préparer le repas ou la laine à tisser – il semble qu’on m’ait jaugée comme incapable de filer, et j’en suis heureuse. J’ai eu le droit de garder mes pastels et mes pinceaux, à chaque fois qu’il va à la ville mon mari me ramène couleurs et papiers, et je me suis faite beaucoup plus facilement à cette oisiveté.
Au lieu de parler, je rêve. Je chante dans ma tête, je me rappelle peu à peu les poésies de mon enfance. Et j’essaye de comprendre ce qu’elles se disent.
Voyez-vous mon problème était bien simple : pas très douée pour les langues, j’ai besoin pour apprendre de lire, écrire, et répéter. Certains ont l’intuition des grands versionneurs, ceux qui peuvent à partir d’un mot reconstruire la phrase.
Pas moi.
Et il n’y a pas de manuel pour leur langue. Peut-être les hommes pourraient me traduire certaines choses, mais pas ce que disent les femmes. Les deux mondes sont tellement séparés, et quand par hasard un homme entre à notre étage, le silence se fait brusquement, les pépiements s’arrêtent comme s’il passait par là un grand faucon.
Ma belle-mère me disait des tas de choses, et toujours je luis souriait gentiment, j’essayais de faire ce qu’elle me disait. Ses gestes crus sur mon ventre toujours plat, comme on tâte une génisse qui ne produit pas assez, me disaient bien son souci, et je commençais à être vraiment heureuse de ne pas entendre. Je comprenais mon grand-père qui s’était si longuement isolé dans sa surdité, oubliant toujours ses appareils, peut être avais-je hérité de lui.
Il y a trois semaines je suis tombée malade. Très malade.
Dans notre petit village reculé, à quelques heures de piste de la ville, on ne pouvait pas grand-chose pour moi. L’idée même de partir en 4×4 brinquebalée sur les pistes caillouteuses me faisait utiliser mes dernières forces dans un refus à peine balbutié.
Pour l’occasion, mon mari avait le droit de rester à l’étage des femmes. Il y avait eu tout un conciliabule, et c’était finalement moins choquant qu’il entre chez nous que de me descendre au rez-de chaussée, au milieu des hommes, là où entraient aussi les visiteurs.
Je délirai de fièvre, beaucoup, j’entendais ma belle-mère se lamenter, elle avait déjà perdu des fils et des filles, elle voulait me garder, elle appelait le saint du village à son secours, mais il n’y avait que Dieu qui pouvait quelque chose pour moi.
La plus jeune des sœurs de mon mari pleurait beaucoup aussi, elle me disait combien elle m’aimait, que je devais rester pour leur sourire encore, et les peindre comme personne d’autre n’avait le droit de le faire. Les autres femmes restaient silencieuses.
Quelque part, dans ma lucidité, je me rendais compte de mon délire, mais je m’y accrochais. Cette vieille femme me donnait l’impression d’être ma mère, je ne voulais pas la peiner, je voulais rester, m’arracher à mon indolence. On me fit boire des herbes amères, on chantait autour de moi des paroles magiques en me badigeonnant d’onguents où je ne reconnaissais que la rose et le safran, et je finis par sombrer dans l’inconscience.
A mon réveil, encore épuisée, je picorais ce que mon mari me donnait à manger. J’étais épuisée, et maigre comme un clou, mais je survivais enfin. Et puis j’entendis l’ainée de ses belles-sœurs marmonner en passant le balais « il serait temps que cela finisse, cette fille de rien qui amène son mari ici. Quand j’ai perdu mon fils dans la fièvre de la naissance, on n’en a pas fait une telle histoire. Et elle n’a même pas d’enfant! » conclut-elle en me jetant un regard sans amitié.
Je tremblais ; croyant ma fièvre et mes hallucinations revenues, et puis j’ai vu le visage de mon mari se fermer.
Jamais je ne saurais… je suis sûre que Dieu m’a donné cette langue pour comprendre la douleur de cette mère, pour me donner envie de m’accrocher à la vie.
Mais maintenant je comprends le harem. J’entends les querelles quotidiennes et mesquines, les méchancetés, je sais ce que l’on pense de moi derrière les sourires. Mes oiseaux de paradis se sont transformées en harpies. Toute la journée je les entends se déchirer, se plaindre, raviver des querelles qui remontent aux temps de leurs aïeux. Et si je disais un mot, je serais prise à partie, sommée de donner mon avis, de départager les imbroglios du village, sans fin.
Oh non, je ne le veux pas. Avant j’étais tranquille, je devais les regarder attentivement pour les comprendre. Maintenant je les entends sans les écouter, sans même pouvoir fermer mes oreilles….
Ce texte a été écrit dans le cadre du Sablier d’Automne de Samantdi. et initialement publié sur mon blog perso défunt, Trassagère
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