Ce qu’il y a de bien, quand tu as vécu un certain temps, un long temps, c’est que tu te souviens de ce qui s’est déjà produit. Et en l’occurrence, l’affaire Yasser Mounbir me rappelle furieusement l’affaire Fouad Mourtada, qui a eu lieu en 2008.
Deux jeunes gens (Yasser a 22 ans, Fouad avait 26 ans), tous deux ont été arrêtés et condamnés à de la prison pour des publications sur internet. Et pour les deux, le retentissement de leur condamnation est international, avec des critiques portant sur la censure et la lourdeur de la peine, 4 années de prison et 40.000 dirhams d’amende pour Yasser Mounbir, 3 années de prison et 10.000 dirhams d’amende pour Fouad Mourtada (oui, les peines se sont accrues en 18 ans).
Les ressemblances s’arrêtent là. Fouad Mouartada est un ingénieur, Yasser Mounbir se pose en artiste et en caricaturiste. Fouad Mourtada a fait un faux profil Facebook au nom du frère du roi (mais avec sa propre photo) à une époque où on pouvait dire que les juges ignoraient les réseaux sociaux, Yasser Mounbir a son propre instagram avec 12.000 followers.
Et surtout, « l’offense » n’est pas la même. Le faux profil de Fouad Mourtada n’était pas injurieux pour le prince. Il l’avait créé pour la simple raison qu’il admirait le prince et souhaitait que tous les fans de Moulay Rachid sur Facebook puissent accéder à cette page et exprimer eux aussi leur admiration. Le seul post sur la page était un smiley.
Les caricatures de Yasser Mounbir sont injurieuses.
Je ne les posterai pas ici, mais vous pouvez les voir dans la vidéo de Quotidien qui est dans le bas de l’article. Ces caricatures expriment une opinion politique. Elles sont du niveau de Charlie Hebdo. La dernière est encore plu insultante pour le roi, montré de dos, vêtu de harnais et jockstrap noirs comme en portent les homosexuels dans les gay pride.
Sur d’autres dessins publiés plus tôt, on voit le roi grimé, travesti ou transformé en animal ou agenouillé avec une décharge en arrière-plan.
Le jeune homme a clairement franchi la ligne rouge : au Maroc, on ne critique pas le Roi et la famille royale, ni l’Islam. C’est comme ça. (Et on est pour le Sahara Occidental).
Et la loi permet de réprimer ceux qui les franchissent : l’article 179 du code pénal marocain interdit la « diffamation, l’insulte ou l’atteinte à la vie privée du roi« , et les rend passibles de six mois à deux ans de prison. La peine peut être doublée en cas de diffusion par voie électronique.
Et pour l’atteinte à l’Islam, c’est l’article 267-5 du du même code pénal (qui a permis la condamnation d’Ibtissame Lachgar).
Les avocats de Yasser Mounbir dénoncent une sanction disproportionnée et une atteinte grave à la liberté de création. Selon eux, une expression artistique ne saurait justifier une peine privative de liberté au seul motif qu’elle dérange, choque ou est perçue comme offensante.
Certes.
Néanmoins, assimiler le Roi à un homosexuel « flamboyant », dans un pays musulman, est beaucoup plus qu’offensant. Et la ligne entre « offensant » et « diffamatoire » est ténue dans ce cas.
J’ai relu l’article que j’avais publié sur Fouad Mourtada, et 18 ans après, je redirais exactement la même chose :
- le roi est sacré au Maroc ;
- la question de l’écart entre le Maroc moderne et le Maroc traditionnel, écart qui, en fait, se creuse au lieu de se réduire.
J’y ajouterai un réel raidissement quant à la liberté d’expression. Les condamnations des manifestants de la GenZ 212 en sont la preuve.
Mais comme je le disais à l’époque, il y a toujours pire ailleurs, et mieux ailleurs. Les modernistes souhaitent une réelle liberté d’expression, beaucoup de Marocains sont choqués quand on franchit les lignes rouges. Vivre au Maroc m’a appris à les respecter. Si certains activistes politiques veulent les franchir, ils doivent le faire en toute connaissance de cause, sans espérer une clémence de la justice. C’est comme ça.
En savoir plus
Une coquille ou une erreur de syntaxe ? Vous pouvez sélectionner le texte et appuyer sur Ctrl+Enter pour nous envoyer un message. Nous vous en remercions ! Si ce billet vous a intéressé, vous pouvez peut-être aussi laisser un commentaire. Nous sommes ravis d'échanger avec vous !


Mohammed VI

