Après 2024 où les prix du mouton de l’Aïd étaient montés jusqu’à 6.000 dirhams, et 2025, sans sacrifice, l’année 2026 s’annonce meilleure pour les Marocains, qui pourront trouver un mouton à un prix raisonnable.
Un mouton à 2.500 – 3.500 dirhams
Si le Ministre de l’Agriculture avait d’abord annoncé des prix autour de 1.000 – 1.500 dirhams avant de se rétracter, le prix de marché semble s’être stabilisé autour de 2.500 – 3.500 dirhams, soit 40% du prix de 2024 et moins d’un SMIG ! Mais les plus belles bêtes peuvent atteindre les 9.000 dirhams ; les prix vont aussi certainement augmenter les tous derniers jours avant la fête.
Une offre (trop ?) abondante
Reconstitution du cheptel et importations massives ont conduit à une offre extrêmement abondante : 8 millions de têtes pour une demande estimée à 5 millions. Ce qui explique en partie la baisse des prix.
Mais on a aussi accusé les importateurs de faire des marges indécentes.
Les marges des importateurs
En effet, l’état marocain subventionne les importations de moutons à hauteur de 500 dirhams par bête.
Selon cette infographie réalisée par Tel Quel, le prix de vente du mouton d’importation en Espagne est de 2.106 dirhams (la colonne de gauche concerne des femelles, qui ne peuvent pas être utilisées pour le sacrifice). Avec la subvention de l’état, tout inclus, le mouton revient à 1.700 dirhams … et il est vendu au consommateur 3.350 dirhams, soit un bénéfice de plus de 100%… payé doublement par le consommateur puisque ce sont ses impôts qui financent la subvention étatique.

Ce qu’on appelle le scandale des Fraqchiyas (intermédiaires, spéculateurs) a rempli les colonnes de la presse, sans que le gouvernement semble être capable d’agir. Dans les débats au Parlement, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari (celui qui avait parlé de moutons à 1.000 dirhams) disait ne pas savoir où les trouver.
Et pour faire encore plus augmenter les prix, les Fraqchiyas ont eu recours à des influenceurs•euses qui ont fait des vidéos expliquant que les prix du mouton s’envolaient et qu’il fallait acheter rapidement – et cher – pour être sûr d’avoir sa bête. Pire encore, à des « acteurs » se présentant tour à tour comme éleveurs, clients ou journalistes pour crédibiliser ces soi-disant prix élevés.
Les publicités de l’Aïd
Pas de publicité pour des crédits pour le mouton
Depuis plusieurs années, les offres de crédit pour le mouton de l’Aïd ont disparu du paysage. Pratique totalement haram, à double titre, puisque le crédit c’est riba (usure), d’une part, et d’autre part qu’on ne doit payer le mouton que si on en est capable.
On a vu néanmoins poindre des publicités pour des crédits à la consommation, qui n’ont aucun autre lien avec l’Aïd que le moment. Et dont les montants sont nettement plus élevés, dans les 30.000 dirhams : avec ces crédits, on finance l’Aïd, les vacances et la rentrée scolaire !
Les promotions sur l’électroménager
Les trois semaines avant l’Aïd c’est le moment de s’équiper en électro-ménager. Promos sur les congélateurs et les frigos, en masse, sur le petit électro-ménager, sur les grills et les brochettes …
Et la scie sabre !
Si vous croyez qu’une scie sabre est faite pour bricoler, découper des panneaux de bois, des branches dans le jardin, des plaques de placo, des plinthes… détrompez-vous, elle est l’accessoire favori du boucher amateur de l’Aïd !
Des changements de pratique culturelle
Les séjours à l’hôtel

On voit aussi de nombreuses offres pour des séjours « vacances » en hôtel. Et dans des hôtels plutôt luxueux, comme le Mövenpick Malabata. Dans sa chronique sur Tel Quel, Abdellah Tourabi explique que
Acheter son mouton sur Glovo
Le principe « de base » du sacrifice est que le chef de famille réitère, de façon symbolique, le sacrifice d’Abraham, tuant un mouton à la place de son fils, que Dieu lui avait ordonné de tuer pour éprouver sa foi.
Ce n’est pas la viande qui compte le plus, c’est cette réincarnation du père qui sacrifie un mouton à la place de son fils. D’ailleurs, normalement, une partie de la viande est distribuée aux pauvres.
Et s’il est admis que celui qui ne peut pas/ne sait pas faire le sacrifice le fasse exécuter par un autre, il est néanmoins censé y assister. Cette délégation, généralement admise en Islam, est néanmoins considérée avec une réticence particulière par l’école malikite, propre au Maroc, certaines traditions la jugeant insuffisante lorsque celui qui procède au sacrifice est valide.

Avec son partenaire « Mouton Express » (un nom qui ne s’invente pas), Glovo fait disparaître la dimension spirituelle de l’Aïd pour le transformer en un simple acte de consommation, contre lequel s’est d’ailleurs insurgé le Grand Mufti de Dubaï en avertissant que le fait de mêler le sacrifice à des motivations commerciales invalidait complètement cet acte de culte. Le Grand Mufti a invoqué le hadith prophétique stipulant que même le boucher ne doit pas être rémunéré à partir de la viande elle-même, un principe indiquant qu’aucun élément du sacrifice ne peut servir de monnaie d’échange commerciale. Le fait qu’un Grand Mufti se soit senti obligé d’intervenir montre à quel point la situation s’est dégradée partout dans le monde arabe.
Aïd Moubarak Saïd !
En savoir plus
- Aïd al-Adha: spéculation et désinformation agitent le marché des moutons
- Le 360 explique les mécanismes qui obscurcissent le prix du mouton. Ou comment les Fraqchiyas font encore augmenter leurs bénéfices !
- Doukkala : les « Fraqchiya », un fléau qui plonge les douars dans la peur
- Les Fraqchiya ce sont aussi des bandes de voleurs de bétail. "Bande" est d'ailleurs le sens de base de ce mot de darija.
- Commodified Sunnah: Glovo and the Capitalist Capture of Eid Al-Adha
- Un article en anglais sur la "modernisation" et l'entrée du capitalisme 2.0 dans la célébration de l'Aïd Al Adha
- Inside Morocco’s ‘Fraqchia’ Crisis and the Billions That Failed Consumers
- Un article en anglais qui détaille les mécanismes de la spéculation sur les prix et ce qu'il en coûte à l'état
- Le mouton à cinq pattes - Abdellah Tourabi
- On peut observer, par ailleurs, que des franges de la classe moyenne marocaine ne célèbrent plus l’Aïd. Certaines familles préfèrent consacrer cet argent à d’autres dépenses (voyages, scolarisation des enfants…) et réduire l’occasion à une dimension conviviale et spirituelle minimale.
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