Lorsque la rue Galilée a perdu son nom pour devenir la rue Taha Hussein, un des conseillers municipaux s’est, parait-il, plaint de ce changement de nom. C’était peut-être logique de se débarrasser des noms de la colonisation mais quand même, disait-il, on aurait pu garder le nom de ce grand mathématicien !
C’était oublier que la rue Galilée ne devait son nom que bien indirectement au grand homme de la Renaissance, inventeur de la lunette astronomique et ferveur défenseur du mouvement de la terre autour du soleil.
Le croiseur Galilée et les événements de Casablanca
Commençant à l’époque boulevard d’Anfa et se finissant boulevard Jean Courtin, la rue Galilée devait en réalité son nom au bateau de guerre français qui, sous les ordres du Capitaine de Frégate Ollivier, a organisé le débarquement de la troupe française et lancé "les événements" et la répression sanglante qui a culminé avec le bombardement de la medina sous les ordres du contre-amiral Philibert.

Ce croiseur, qui sera rayé des listes à peine quelques années plus tard, en 1911, était équipé de :
- quatre canons de 138 mm, qui pouvaient envoyer à un kilomètre et demi des obus de 30 à 35 kilos
- deux canons de 100 mm (obus d’une quinzaine de kilos)
- huit canons de 47 mm, qui pouvaient tirer 15 coups / minute à 8 kilomètres et demi
- deux canons de 37 mm, qui tiraient 25 coups / minute et qu’on avait surnommés « pom pom » à cause de leur bruit cadencé
- deux tubes lance-torpilles de 420 mm
- et finalement de 120 mines.
Il allait à la vitesse de 10 noeuds (19 km/h) ce qui, pour l’époque, était rapide !

Des noms de rue très militaires

Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui vous prouve que c’est en référence au croiseur et pas au mathématicien de la Renaissance que les Français ont donné ce nom à cette rue ?
L’analyse des noms du quartier. Les noms des rues de Casablanca sous le protectorat sont très majoritairement militaires. Noms de militaires, noms de camps, noms de navires, noms de régiments, noms de batailles… Casablanca était le plus grand camp militaire d’Afrique du Nord, et cela se voit.
Pourtant, dans le quartier de la rue ex-Galilée, la les noms militaires ne sont pas une majorité. Il y a la place de la Chaouïa, qui fait référence à une guerre de pacification, le boulevard du Général Mangin, mais aussi la rue Edmond Rostand, Rabelais, Alexandre Dumas ou Théophile Gauthier. Aujourd’hui, seule la rue Théophile Gauthier a survécu avec son nom d’origine.
MAIS ces artistes, auteurs, etc. sont tous français. Pas de rue Léonard de Vinci, Shakespeare, Copernic, etc. Donc je continue à penser que le nom de Galilée a été donné en référence au croiseur français et pas à l’intellectuel italien.
Fallait-il débaptiser la rue Galilée ?
Les réactions régulières à ce changement de nom prouvent une chose : « tout le monde » a oublié le croiseur Galilée. Sauf la commission chargée des changement de noms de rue.
Si, la commission savait qui et surtout ce que Galilée était.
Alors fallait-il se débarrasser du souvenir du croiseur meurtrier ? A bord duquel le Caïd de Casablanca a été retenu prisonnier ? Ou décider de faire un hommage à un brillant mathématicien puisque personne ne se souvient du croiseur ?

Je crois qu’il y a des noms « maudits » à Casablanca, du Chayla, Philibert, Poeymireau… et que le Galilée en fait partie. Parce qu’il porte un héritage historique dramatique.
(Pour la petite histoire, la citation de Fouad Laroui est extraite d’un article intitulé « Sauver Socrate » où il dit
Mais en fait, la rue Socrate a reçu son nom de la même commission. Car sous le protectorat, elle portait le nom d’un militaire, le lieutenant Alex Mallet !
Mais qui était Taha Hussein ?

Taha Hussein était un est un universitaire, romancier, essayiste et critique littéraire égyptien, qui occupa le poste de ministre de l’éducation pendant deux ans.
Né dans une famille pauvre, devenu aveugle à l’âge de six ans, il parvient néanmoins à faire des études universitaires de haut niveau, à Al Azhar, puis à la Sorbonne où il soutient une thèse d’état sur Ibn Kaldoun sous la direction de Durkheim, excusez du peu !
Son oeuvre littéraire s’inscrit dans la mouvement de la Nahda النهضة , un courant de modernisation et de sécularisation un peu similaire à la Renaissance européenne, auquel appartient aussi Gibran Khalil Gibran, l’auteur du « Prophète« .
En tant que critique littéraire, il s’intéresse à la poésie pré-islamique. Faute de sources historiques, il se tourne vers le Coran, dont il fait une analyse critique (au sens scientifique du terme) et il remet en cause le préjugé qui frappe cette période, appelée jahiliyyah جاهِليّة (l’ignorance). Il met en évidence sa richesse culturelle, et affirme qu’elle imprègne le Coran. Il pose les fondements d’une approche historique de la critique littéraire arabe. Cela lui vaudra des soucis avec les autorités religieuses.
En tant qu’auteur, son oeuvre principale sont ses mémoires, Al-Ayyâm, « Les Jours« . Il y utilise un vocabulaire simple et abordable, une langue arabe modernisée.
Tout comme Galilée, Taha Hussein est un grand intellectuel. Tout comme Galilée, ses positions modernistes lui ont valu des difficultés avec les autorités religieuses. Tout comme Galilée, il a échappé à une condamnation, mais en a subi les conséquences (en perdant son poste d’enseignant).
Le fait de l’avoir choisi pour remplacer Galilée prouve donc que la Commission n’avait absolument pas l’intention de « chercher à apaiser ceux qui souhaitent nous ramener à l’âge des ténèbres de la pensée », comme l’a déclaré Laroui.
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