Les tambours d’Achoura

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En haut du riad, au coeur de la médina de Marrakech, la soirée est rythmée par de petits roulements de tambours, qui semblent provenir de toutes les directions. Le soleil s’est couché, les oiseaux se sont tus, et les bruits de la ville montent vers la terrasse. Mais les cris des marchands, des conducteurs d’ânes, les vrombissement des scooters qui se frayent difficilement un chemin dans les rues étroites comme au Moyen-âge sont couverts par les rires des enfants qui préparent Achoura.

“Les” fêtes d’Achoura en Islam

Le jour d’Achoura, le dixième (achoura) du mois de Muharram a des significations bien variées dans tout le monde musulman.

Dans le monde chiite, c’est un jour de deuil et de tristesse. Chaque année, les chiites se rappellent du martyre de Hussein et de sa famille, le petit-fils de Muhammad, tué lors de la bataille de Karbala, le jour d’Achoura, par les califes Omeyyades dans la lutte pour le pouvoir.

Pour les sunnites, il devient beaucoup plus anodin dans le monde sunnite, où il n’est plus qu’un des deux jours de jeûne devenus facultatifs après l’institution de Ramadan.

Il peut aussi être associé aux morts, à la visite du cimetière, où on allumera des bougies le soir, comme en Tunisie. En même temps, il est, surtout en Afrique du Nord, associé aux très anciens rites de résurrection. Toujours en Tunisie, on allume des feux au dessus desquels les enfants sautent en chantant, un peu comme nos feux de la Saint Jean.

Un garçon choisit son tambour pour achoura, dans la medina de Marrakech

Dans un derb de la medina de Marrakech, un jeune garçon choisit sa darbouka (tambour) pour Achoura.

Au Maroc, c’est avant tout la fête des enfants et de la famille. C’est comme toutes les fêtes un jour de charité, et la repentance héritée de la signification première d’Achoura reste attachée au jeûne religieux. On dit que c’est en voyant des Juifs célébrer Yom  Kippour, le Grand Pardon, et apprenant que cette célébration honorait Moïse, que le Prophète Mohammed instaura le jeûne d’Achoura, pour honorer Moïse qui est aussi un des grands prophètes de l’islam. Simplement, au lieu de célébrer le don des tables de la loi, les musulmans commémorent le jour où Dieu a sauvé Moïse et les juifs en ouvrant les eaux de la Mer Rouge.

Achoura dans les rues de la medina

Achoura dans les rues de la medina

Mais pour les enfants, il n’y a que la fête, un mélange de Saint Nicolas et de Carnaval. Ils reçoivent des habits neufs des jouets, des pétards, de petits instruments de musique, ils déambulent dans les rues en demandant quelques dirhams aux passants, et ils se préparent pour le grand jour du lendemain, “Zem-Zem”.

“Zem-Zem” est le nom d’un puits à la Mecque. Et Zem-Zem au Maroc, c’est le jour de l’arrosage. Tous les enfants (normalement de moins de 12 ans) ont une liberté totale pour arroser les grands, ils courent autour des fontaines pour faire provision et retourner asperger amis et voisins.

Des rites proches de carnaval

Ces rituels là se pratiquent surtout dans les campagnes.

Les hommes se déguisent en femmes, et passent d’une maison à l’autre en chantant…

Dans notre sud, à Tazarine, un homme va s’habiller de façon un peu effrayante, et mettre sur sa tête des branches de palmier enflammées, disposées comme des cornes. Suivi de tous les enfants du village qui chantent, rient et chahutent, il passe de maison en maison, toquant à chaque porte pour demander du Gaddid (la viande du mouton de l’Aïd, épicée et séchée, qui peut se conserver une année entière), insistant et restant sur place si une famille un peu avare refuse de donner son dû. Mais il emporte toujours gain de cause, et, accompagné de tous les enfants, il finira la soirée dans un coin du ksar, partageant généreusement avec eux son Gaddid, dans un festin à la fois joyeux et délicieux.

Ouday n achour à Goulmima

Les danses des gens de Goulmima, masqués pour Achoura

Il y a aussi à Goulima le “Carnaval des Juifs”, (“Ouday n’Achour”) qui s’appelle ainsi car une partie de la fête consiste à raconter les aventures d’un couple de juifs. Comme ailleurs, les gens se déguisent, portent des masques

Est-ce une sorte de Halloween ?

Achoura aura lieu le 29 janvier cette année. Une semaine avant, toute la ville se prépare déjà. Dans les ruelles de la médina, je vois des petits assis devant un grand plat de bonbons, et à chaque échoppe, à chaque recoin, on trouve un petit étal qui vend des tambours… les mêmes tambours qui marquent le début de ma nuit.

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A propos de l'auteur

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"Mezgarne", c'est Marie-Aude, mais sous ce pseudonyme sont regroupés les articles qui avaient été publiés à l'origine sur le site de l'Oasis de Mezgarne, une activité touristique gérée de 2004 à 2015 avec son mari.

3 commentaires

  1. Avatar

    Je suis une Québécoise mariée à un marocain.
    J’ai décidé de vivre au Maroc avec mon mari, car, j’y ais trouvé deux amours au Maroc. Mon mari, ainsi que le pays…
    Bravo pour votre site…C’est le plus beau et professionnel que j’ai vu pour représenter le Maroc…
    Félicitation à toute votre équipe !

  2. Avatar

    vraiment merci a vous c’est tres jolie et je vous souhaite une vie pleine de joie a vous et a votre marie

  3. Avatar
    Salvadorali le

    charmant billet, vive achoura et son charme particulièrement bon enfant chez nous, c’est le cas de le dire comparé à d’autres traditions ailleurs, moins sereines…
    bravo pour votre blog, merci pour votre sens de l’hospitalité ;-)

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