Bartholdi, la statue de la Liberté et les bijoux berbères

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Depuis quelques jours, on voit ressortir un texte expliquant que la Statue de la Liberté est marocaine, puisque, lors d’un voyage dans le sud du Maroc, en 1871, Auguste Bartholdi aurait appris que la traduction de “Amazigh” était “homme libre / femme libre” et il aurait décidé de coiffer la statue de la Liberté d’une couronne amazigh en hommage à ces hommes libres et surtout ces femmes libres.

Très jolie histoire, totalement fausse, autant vous le dire tout de suite.

Tete statue de la liberte

La tête de la Statue de la Liberté, exposée à Paris avant son départ pour les États-Unis

Par contre, elle est intéressante, car elle montre bien l’existence d’un substrat culturel méditerranéen, avec des pratiques et des mythes qui ont circulé, tellement qu’il est difficile de dire avec certitude quel pays, quelle culture en est réellement à l’origine. Si on connaît bien l’histoire gréco-romaine, on a déjà moins de notions de première main sur les Phéniciens et les Carthaginois, ainsi que sur les croyances et coutumes amazigh, faute d’écrits.

Jeune fille ait baamrane

Jeune fille portant une coiffe “statue de la Liberté”

Les Berbères ne sont pas les premiers à avoir peuplé l’Afrique du Nord, mais ils y sont établis depuis très longtemps, “depuis l’Histoire” et même avant. La culture amazigh a son originalité, mais elle n’est pas née dans une bulle isolée de tout contact avec l’extérieur. On retrouve dans les rituels d’Achoura des pratiques des carnavals romains et même celtes, dans la “magie du plomb”, qu’on dit ici être arabe, les rites chtoniens pratiqués par les Romains. On sait peu de choses des dieux amazigh dont le souvenir a été effacé par des siècles de monothéismes.

Tout ceci pour dire que, même si on peut trouver des correspondances, comme certains l’ont fait, entre un certain type de bijoux de tête berbère et la statue de la Liberté, il ne s’agit, dans ce cas précis, aucunement d’une “inspiration” comme on le prétend, tout au plus d’une évolution parallèle d’un symbolisme commun, très certainement d’une simple coïncidence. La ligne droite et le carré se retrouvent partout, les motifs de tatouage au henné marocains sont proches de ceux dessinés en Inde, sans que les uns aient inspiré les autres…

Mais rentrons dans le vif du sujet avec les photos qui “prouveraient” cette jolie histoire.

Une série de photos de femmes berbères portant un accessoire à pointes

 

La dernière photo est la plus intéressante, je trouve. Comme les deux précédentes, elle a été prise en 2010, à Dakhla, dans le cadre d’une journée culturelle dans une école, par un photographe marocain, ofbado dont vous pouvez voir le blog ici.

2010 ?

La toute première mention de la légende de Bartholdi et de la femme amazigh apparait en 2012. Je pense donc que c’est Abderrahmane Ouali Alami (Ofbado) qui est involontairement à l’origine de cette histoire avec sa photographie. Car il y a une ressemblance, certes… mais juste une coïncidence !

C’est grâce à sa photo, donc, qu’une légende s’est créée.

Maintenant, revenons à l’histoire, la vraie…

Bartholdi s’est peu inspiré de ses voyages en Orient

Une femme nue joue de la lyre devant un homme nue, statue de Bartholdi

“La Lyre chez les Berbères” par Bartholdi

Bartholdi est allé deux fois en Orient, une première fois en Égypte, puis en Mer Rouge et au Yémen, une seconde fois en Egypte seulement, pour présenter son projet de statue. “Rembarqué à Alexandrie le 24 avril 1867, Bartholdi ne devait jamais retourner en Orient“.

Sous le pseudonyme d’Amilcar Hasenfratz, il produit quelques tableaux orientalisant, qu’on peut voir aujourd’hui au musée Bartholdi, à Colmar.  On ne connait qu’une statue de Bartholdi inspirée de son voyage en Égypte et au Yémen : “La Lyre chez les Berbères”.

Cette statue prouve trois choses :

  • comme tous les gens de son époque, Bartholdi parlait de berbères, et certainement pas d’imazighen ou d’amazighs.
  • comme la plupart des gens de son époque, Bartholdi était la proie d’un orientalisme lascif qui n’avait rien à voir avec la réalité
  • s’il représente correctement la lyre éthiopienne (kissar), il la lie à une culture autre (pas de berbères en Éthiopie) et il n’est absolument pas frappé par ce fameux bandeau à pointes d’argent

L’histoire de la statue de la liberté et de ses inspirations est bien connue

Un premier projet pour l’Égypte

Projet canal de suez

Esquisse du projet de Bartholdi pour le canal de Suez

Lors de son premier voyage en Egypte, en 1855-1856, Bartholdi est frappé par les travaux pour l’ouverture du canal de Suez. Il propose un projet gigantesque, inspiré des statues antiques de la Liberté et du colosse de Rhodes, d’une statue de femme, vêtue en paysanne égyptienne et coiffée d’un bandeau, qui porterait une torche et symboliserait “l’Égypte apportant la lumière à l’Asie” ou “la liberté éclairant l’Orient“. Le projet est refusé par l’Égypte, à cause de son coût, en 1867 et 1869. Il sera une des sources d’inspiration pour la statue de la Liberté.

La guerre de 1870 et l’exil dans le sud de la France

Alsacien, Bartholdi abandonne provisoirement sa carrière de sculpteur et se bat contre les Prussiens, il est même l’aide de camp de Garibaldi, venu au secours de la France avec un corps de volontaires. Une fois la défaite entérinée, il s’exile en Aquitaine, puis part pour un voyage de plusieurs mois aux États-Unis.

Les voyages aux États-Unis

Le 8 juin 1871, Bartholdi embarque pour New-York, il va passer cinq mois à parcourir le pays pour lever des fonds pour son projet, la statue de la Liberté éclairant le Monde. Il fera en tout cinq voyages en Amérique, le dernier en 1893.

Columbia, la “Marianne” américaine

Columbia est une femme, originellement une princesse indienne, souvent représentée coiffée d’une couronne de plumes, qui en est venu à symboliser les États-Unis. On la trouve aussi coiffée de la couronne de lauriers.

L’abandon du bonnet phrygien pour la couronne à sept branches

La couronne de lauriers radiée à sept pointes est celle du Grand Sceau de France, créé par Jacques-Jean Barre en septembre 1848. Le bonnet phrygien, qui coiffait la statue égyptienne projetée par Bartholdi, avait deux inconvénients :

  • dans les Etats-Unis à peine remis de la guerre de Sécession, il pouvait être perçu comme un symbole abolitionniste, puisque c’était le chapeau porté par les esclaves affranchis à Rome. Les Etats-Unis ne voulaient pas d’une symbolique clivante.
  • Il était définitivement associé à la République Française.
Monnaie sol invictus

“Sol Invictus” le dieu romain du “Soleil Invaincu” portant la même couronne

Le symbole de la couronne à sept branches était bien connu de Bartholdi, il symbolisait à la fois :

  • le soleil (et donc la lumière, renforçant la torche pour éclairer le monde)
  • les sept continents et les sept mers
Grand sceau france

Le grand Sceau de la II° République Française montre la même couronne que la statue de la Liberté… en 1848

Il est adopté, en accord avec les Américains, sans que jamais aucune allusion ne soit faite à la “liberté amazigh” dans les échanges entre les différents intéressés.

Il reste à rechercher si, malgré tout, cette histoire est même plausible ?

Un bijou de tête amazigh, certes, mais atypique

La variété des bijoux de tête amazigh est impressionnante. Néanmoins, la plupart des photos, même anciennes, montrent le même type d’ornements, avec des variations par tribu ou région, certes. Globalement, les bijoux de texte sont des bandeaux, des pendeloques, mais ils ne dépassent pas en largeur. Une des raisons, je pense, est de pouvoir facilement mettre le voile … ou charger les bottes de foin ou les lourds fardeaux que les femmes portent sur la tête.

 

Le bandeau orné de cinq pointes argentées n’est porté que dans une tribu au Maroc, les Aït Baâmrane. Dans toutes les recherches que j’ai pu faire, je ne l’ai trouvé que sur une photo ancienne.

Troupe fatima tabaamrant

Chanteuse de la troupe de Fatima Tabaamrant, portant le fameux accessoire, dont les pointes ont beaucoup grandi.

Les Aït Baâmrane sont une tribu guerrière. Ils sont célèbres pour avoir résisté particulièrement vigoureusement au colonisateur espagnol, jusqu’en 1934. Ils ont même reconquis leur indépendance, lors de la guerre d’Ifni, réduisant l’occupation espagnole à la seule ville de Sidi Ifni et libérant leur territoire (avec l’aide de l’armée marocaine). Comme les Aït Atta, de l’autre côté du Maroc. Comme les femmes Aït Atta, les femmes Aït Baâmrane se battent aux côtés des hommes.

Les femmes Aït Atta en ont hérité des tatouages représentant des barbes. Peut-être que ce bandeau de tête symbolise aussi des femmes guerrières ?

A supposer donc que l’inspiration amazigh de Bartholdi soit réelle, il aurait fallu qu’il voit ce bandeau, suffisamment souvent pour le considérer comme typique de la culture amazigh. Autrement dit qu’il aille en territoire Baâmrane, donc à Sidi Ifni.

Un voyage à Sidi Ifni Maroc en 1871 ?

C’est impossible.

D’abord, je vous l’ai dit, on connaît l’emploi du temps de Bartholdi et il n’est jamais allé au Maroc.

Ensuite, à cette époque là, le sud du Maroc était un pays siba. S’y rendre n’était pas aussi simple que monter dans l’avion pour un week-end à Marrakech. C’était un voyage de plusieurs mois, qui se préparait longtemps à l’avance. Comme l’ont fait Charles de Foucauld, qui s’arrêtera beaucoup plus au Nord, à Tissint, douze ans après, ou Vieuchange qui ira jusqu'à Smara en 1930 – soixante ans après le supposé voyage de Bartholdi – il fallait s’entourer de guides locaux, se déguiser pour passer pour un local. Toutes ces choses laissent des traces dans une correspondance, dans une vie, là, avec Auguste Bartholdi, nous n’avons rien.

Le territoire des Aït Baamrane en 1871 n’est pas colonisé, une seule exception, une petite enclave concédée à l’Espagne pour la pêche, Sidi Ifni.

Quel besoin, quel intérêt Bartholdi aurait-il eu à aller à Sidi Ifni, alors que ses seuls voyages étaient liés à ses projets de sculpteurs, pour trouver des fonds et des acheteurs pour ses statues gigantesques ?

Le dernier argument

Representation colosse de rhodes

Le Colosse de Rhodes tel qu’on se le représentait au XIX° siècle avec “la” couronne

Enfin, le dernier argument pour réfuter de conte, c’est l’absence totale de résultats sur le web quand on cherche en anglais “Bartholdi amazigh Statue of Liberty” ou “Statue of Liberty Berber”, ou n’importe quelle autre combinaison.

On peut faire confiance à nos amis d’Outre-Atlantique pour bien connaître leur statue et son histoire. S’il y avait la moindre once de vérité dans cette histoire, elle aurait fait son chemin chez les érudits anglophones… D’autant plus que Madonna récemment fait parler de cette coiffure en la portant au MTV Video Music Awards de 2018, à New York. Le débat sur l’appropriation culturelle fut intense, mais personne, encore une fois, ne parla de Bartholdi.

Mais les berbères ne sont pas seulement des imazighens, ils sont aussi particulièrement têtus, et la chèvre de l’inspiration marocaine de la statue de la Liberté continuera à voler

Au fait… c’est une très belle statue !

Madonna portant le Machbouh des Aït Baâmranes

Madonna portant le Machbouh des Aït Baâmranes aux MTVA (2018)

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Plus d'informations

La statue de liberté, une femme amazigh – Bladi.net

Un exemple de discussion au sujet de la “légende” avec beaucoup d’opinions… pas très “historiques”.

L’histoire fascinante du bijou de tête amazigh porté par Madonna aux VMAs (en anglais)

Le bijou de tête [de Madonna] est porté par les femmes de la communauté berbère des Aït Baâmarane, une confédération du Maroc composée de six tribus. Ce sont parmi les plus courageux guerriers de la communauté et ils ont participé à toutes sortes de conflits armés. C’est la raison pour laquelle les femmes portent ce type de bijou, qui indique leur statut. Le plus fascinant dans tout cela est que les femmes Aït Baâmrane sont les seules à porter un accessoire avec des cornes. Aucun autre groupe Berbère au Maroc ou en Afrique du Nord ne porte ce type de bandeau.”

Initiation aux musiques et danses amazighes (vidéo)

Dounia Benjelloun-Meziane montre l’ahidous des Aït Baâmrane de Sidi Ifni. Les femmes y portent le poignard (comme les femmes Aït Atta)

Festival Aknari première édition, Mlle Sarah EL Asri couronnée Miss Aknari 2014

Encore un exemple d’une jeune fille Aït Baâmrane portant le bijou de tête en argent à cinq cornes

Coiffure amazighe – Photo sur Flickr

Une superbe photo qui montre le détail complexe de la coiffure Aït Baâmarane

Fatima Tabaamrant : Izem Ghobrid – 2015 (Lamant Izigizen)

Une vidéo de la grande artiste amazighe Fatima Tabaamrant et de sa troupe en concert, avec l’habit traditionnel et donc, bien sûr, le machbouh

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