Petite arnaque ordinaire

18 Jan 2013 par Marie-Aude

Petite arnaque ordinaire

Vous prenez un entrepreneur français « qui en a vu d’autres », un peu pête-sec et psycho-pas souple, mais au fond plutôt brave gars, et qui a envie de s’installer au Maroc, parce qu’il est tombé amoureux, il s’est marié, il va être papa.

Vous rajoutez une pincée de « tout le monde fait de l’argent avec le tourisme à Marrakech ».

Vous dorez bien au soleil du Maroc… et vous arrivez à l’histoire suivante :

Marcel – bien entendu un faux nom, et toute ressemblance avec toute personne ayant existé serait à la fois volontaire et normale – Marcel, donc, est entré dans notre univers il y a deux ans. Nous venions d’arriver à Marrakech, où nous avions un groupe à recevoir le lendemain, et nous arrivons à l’hôtel « de transfert » habituel, un truc très correct, pas trop cher, en bordure de ville, avec des petits-déjeuners sympas, un MacDo et une grande surface pas trop loin.Au lieu de l’habituel et avenant Abdul, nous ne trouvons à la réception que son employé, Samir, qui tire la tronche et ne dit pas un mot tout en nous faisant des yeux bien tristes.

Nous prenons notre clé et puis j’avais besoin d’aller en vitesse à la grande surface voisine, pour acheter du gel douche, (vous saurez tout). Nous comptions aussi nous remettre de notre Agadir – Tiznit – Agadir – Marrakech en mastiquant bêtement ce monument de la culture marocaine qu’est le Mac Arabia, avant un repos bien mérité.

Ne voilà-t-il pas que notre Marcel arrive, prend notre clé, et commence à nous expliquer, devant tout le monde, qu’il allait revoir les prix, parce qu’il avait repris l’hôtel, il avait la confiance des propriétaires pour tout remettre en ordre après ce qu’avait fait le précédent gérant (Abdul, il faut suivre). « Ce n’est plus comme avant, alors il faut comprendre je demande un effort aux clients »

Je commence à m’énerver, j’imagine ce qu’aurait été la scène si Marcel, qui ne nous connaissait ni d’Eve ni d’Adam, et croyait que nous étions des clients normaux, avait fait la même sortie devant notre groupe le lendemain ! Samir s’étouffe et balbutie quelque chose qui devait vaguement signaler que nous amenions du monde, et que peut être il fallait continuer à bien nous traiter, et Marcel nous propose de discuter tout de suite les prix devant un café.

Salon d'hôtel à Marrakech

Salon d’hôtel à Marrakech. (L’hôtel de Marcel n’est pas l’hôtel représenté ici). Photo sous licence CC BY NC SA de Ted Bassman

Je susurre que nous devions passer d’abord dans la grande surface, et qu’on pourrait faire ça dans une demi-heure ? Et Marcel « Qu’est-ce que vous voulez faire ? Ce n’est pas pour rapporter de la nourriture ? J’ai interdit qu’on mange dans les chambres, parce que vous comprenez les gens salopent tout ».

Je vous passe les détails suivants, mais je voulais juste vous faire comprendre que ma première prise de contact avec Marcel avait été rugueuse, voir plus.

Outre le fait qu’il parlait trop, Marcel ne savait pas écouter. Il nous aimait bien, il nous racontait ses malheurs – Samir aussi – mais jamais il n’a entendu les conseils que nous lui donnions, les avertissements sur les risques qu’il prenait.

Bref, pour faire l’histoire un peu plus courte, Marcel avait flashé sur cet hôtel, et cru faire l’affaire du siècle. L’intermédiaire lui expliqua que les précédents gérants avaient été catastrophiques, que les propriétaires hésitaient entre vendre et reprendre un autre gérant, qu’il n’était bien entendu pas question d’avoir un quitus de gestion donné à l’ancienne gérance, mais que l’hôtel avait beaucoup de potentiel, d’ailleurs avec les dix millions de touristes en 2010 et sa situation idéale, vous pensez bien, mon bon monsieur, vous allez bien gagner votre vie sans rien faire.

Marcel reprit donc la gérance de l’hôtel sans quitus. Les ennuis commencèrent assez rapidement. En effet, deux mois après son installation, les propriétaires se rendirent compte que les anciens gérants ne leur avaient pas réglé 8 mois de loyer, et les réclamèrent à Marcel.

Et l’intermédiaire d’expliquer que ces propriétaires avaient vraiment besoin de cet argent, que si Marcel ne payait pas, ils seraient obligés de vendre l’hôtel. Finalement, Marcel obtint de l’un des 2 propriétaires, le seul qu’il connaissait, une remise de 2 mois de loyers sur les 8, et paya le reste, en se disant qu’après tout les 10 millions de touristes le rembourseraient.

Ce que Marcel ignorait, c’est que le propriétaire inconnu, celui qui avait donné mandat à l’intermédiaire, n’était autre que… Abdul, le précédent gérant, et cousin de l’autre propriétaire.

De la même façon, Marcel eut à payer des arriérés de construction, et découvrit bientôt que les aménagements faits par les anciens gérants n’étant pas de très bonne qualité, il devait investir dans son hôtel, si il voulait garder des clients. En effet, les fenêtres fermaient mal, on entendait le chantier voisin (la construction d’un centre commercial), et l’atelier de carrosserie mitoyen.

La piscine avait des problèmes de filtre réguliers, bref, le bateau prenait eau.

Carossier à Marrakech

Garage au Maroc – Photo sous licence CC BY NC ND de Lydia K

Marcel, sûr de son bon droit, décida d’agir sur son environnement, et chercha à diminuer les nuisances sonores, se mettant aussitôt à dos l’atelier de carrosserie. Il commença une croisade contre les chats de sa rue, et réfléchissant logiquement, alla se plaindre à la commune que ses voisins mettaient leurs ordures n’importe où, ce qui attirait les matous.

Vous imaginez donc l’ambiance cordiale qui régnait entre Marcel et ses voisins marocains.

C’est alors que le coup de grâce s’annonça. Marcel avait un soir, parait-il, un peu énervé un de ses clients, qui le dénonça à la CNSS. Car bien sûr, Samir, le gardien, et les quatre femmes de ménage travaillaient au noir. Marcel, sans son quitus, se vit réclamer par l’administration la régularisation rétro-active. Dans un grand élan de générosité, on lui demanda simplement de faire des contrats de travail légaux, à la date d’embauche, puisque les employés travaillaient pour la même entreprise depuis plus de deux ans maintenant. Donc pas de période d’essai. Or Marcel, abattu par ces coups du sort, décida de dégraisser un peu son personnel, pour retrouver quelques dirhams, il devenait clair que les 10 millions de touristes ne suffiraient pas à lui sauver la mise.

Si le droit du travail est appliqué avec une très grande souplesse vis-à-vis des petits entrepreneurs locaux, qui ont aussi la manière pour mettre de l’huile dans les rouages, la sévérité à l’égard des étrangers, qui ont décidé de venir s’installer au Maroc, est beaucoup plus grande. Puisqu’ils ont eu le choix, ils n’ont qu’à travailler dans les règles.

Marcel découvrit donc que lui ne pouvait pas licencier en une demi-heure un employé ayant plus de deux ans d’ancienneté et un contrat de travail en béton, et surtout quand l’administration l’avait à l’oeil.

Le tribunal de Marrakech

Le tribunal de Marrakech

Commença avec Samir la guerre des nerfs. Et puis un jour, sur un mot plus haut que l’autre, un peu trop haut (rappelez vous, Marcel était abrupt, voir rugueux), le clash, et le licenciement immédiat, non pas de Samir, mais d’une des femmes de ménage qui s’était mêlée de ce qui ne la regardait pas.

Samir décida d’organiser une grève, avec manifestation devant l’hôtel. Des panneaux, et un drapeau marocain.

Marcel, plutôt sanguin, sortit pour lui intimer l’ordre de disparaître, avant qu’il appelle la police. Et voilà que Samir tombe à terre, crie, se roule dans son drapeau. Marcel ne comprend pas, se demande si il est épileptique, si il doit appeler une ambulance au lieu de la police.

Quelques jours après, Marcel fut convoqué pour une plainte déposée par Samir pour coups et blessures, ayant entraîné une incapacité de travail de six semaines. Et bien sûr avec tous les témoins nécessaires (parce que depuis l’affaire du bruit et des ordures, les autres habitants de la rue n’aimaient pas trop Marcel).

Voilà. Je ne sais pas exactement comment l’histoire s’est finie. Nous avons trouvé un nouveau gérant à l’hôtel, aujourd’hui. Il est marocain, et il a ré-embauché Samir. (Enfin embauché… je ne suis pas sûre qu’il y ait un contrat de travail, mais Samir est là). Et il est bien possible que le nouveau gérant soit un frère ou un cousin d’Abdul, ils ont un air de ressemblance…

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Cette histoire est caricaturale. Marcel, d’une certaine façon, a construit son malheur lui même, en étant imprudent, en ne sachant pas gérer son personnel, ni ses relations de bon voisinage. Elle est aussi exemplaire de ce qui arrive à beaucoup de gens qui croient qu’il est « facile » de faire des affaires au Maroc, qui ne se font pas assez conseiller, (ou qui se font conseiller par le notaire du vendeur, ce sera peut être une autre histoire), qui imaginent que les choses se passent autrement parce qu’on est au Maroc, et que c’est chose courante de reprendre une gérance sans quittus de gestion, qui pensent en même temps que la justice fonctionne exactement comme en France, mais qu’ils vont pouvoir, en toute impunité, se comporter comme des patrons marocains abusifs. Et qui finalement repartent, quelques années après, en ayant beaucoup perdu.

Alors que c’est si simple : pourquoi faire au Maroc différemment d’ailleurs ? Prendre les assurances légales, se choisir un avocat ou un notaire, respecter la législation, et ne pas se prendre pour les rois du pétrole…

Marrakech, tout particulièrement, avec la flambée immobilière, avec la jet-settisation, avec les demandes nombreuses des étrangers à la recherche d’un eldorado bon marché, est un endroit où tout est possible.

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Cet article a été publié pour la première fois en octobre 2007, sur Casawaves.com . Depuis, l’hôtel a encore changé trois fois de gérant, et même de nom. La rue a fini de se construire, et le petit atelier de carrosserie a fermé. Samir est parti, dans le nord, je crois, quant à Marcel, personne ne sait ce que lui et sa femme sont devenus.

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