Marcel et le fquih

11 Jan 2013 par Marie-Aude

Marcel et le fquih

Marcel est un bon terrien du nord de la France. Il a une exploitation de taille suffisante pour vivre, une femme dont il a divorcé il y a quelques années, des voisins qui ne l’aiment pas parce qu’il entretient son tracteur la nuit et teste les réparations du moteur vers les trois heures du matin, une quarantaine bien sonnée, ni trop laide ni trop avenante, un caractère bougon, bavard et irrascible. Et des idées étranges.

Marcel aime bien le Maroc (cela ne fait pas partie des idées étranges), et il y va de temps en temps faire provision de soleil.

Il descend à Agadir ou Marrakech, se loue un petit appartement en location meublée, va en boîte et se change les idées. Oublie tous ceux qui l’agacent en Europe, oublie son ex-femme qui le poursuit pour non-paiement de pension alimentaire, et cherche une gentille âme sœur pour partager une semaine, ou plus si affinités.

Cette fois-ci, la semaine marrakchia a mal commencée, c’est l’hiver, il pleut, et Marcel décide de descendre sur Agadir. Plutôt que de prendre le bus ou un grand taxi, Marcel décide de louer une voiture, et trouve un chauffeur qui travaille au black, petites combines et débrouilles, et passe un accord avec lui, partage des frais et hébergement gratuit pour le chauffeur pendant une semaine.

Il faut dire que Marcel est un peu radin. Et comme il est vraiment « un peu radin » il exaspère assez vite son chauffeur, qu’on va appeler Abdul, comme d’habitude. Il surveille la consommation d’essence, il lui reproche d’avoir pris la voiture pour lui pour un trajet d’une demi-heure et demande qu’il enlève la consommation de leur compte commun, bref il est imbuvable et énervant.

La marina d'Agadir

La marina d’Agadir

Mais Abdul est patient. Il tient compagnie à Marcel, le fait parler, écoute ses histoires. Quand Marcel rencontre des filles, Abdul fait l’intermédiaire, et ça ne se passe pas vraiment bien, Marcel n’arrive pas à conclure.

Il commence à trouver que ses vacances se passent mal.

Un soir, ayant peut-être abusé du whisky, il confie tous ses malheurs à Abdul, il doit même un peu pleurer. Et Abdul comprend ce qui se passe :

« – Tu sais, Marcel, ce n’est pas de ta faute ce qui t’arrive. Moi je sais ce qui se passe ?
– ?
– Tu as été envouté, il y a quelqu’un qui t’envoie les djinns pour te faire des problèmes.
– Ah, oui, tu as raison (whisky + fatigue + tard dans la nuit….). Mais qu’est ce qu’on peut faire ?
– C’est simple, il faut quelqu’un de plus puissant, qui va combattre leurs djinns. »

Et Abdul d’expliquer à Marcel les pouvoirs du fqih, comment il combat les djinns en envoyant les siens propres, et ils sont vraiment puissants, et c’est vrai tout ça tu sais. D’ailleurs qu’est-ce que ça coûte d’essayer ?

C’est vrai ça ne coûte pas grand-chose.

A peine 1.500 dirhams.

Bien sûr le saint homme ne demande aucun salaire pour son exorcisme. Mais il a des frais, il faut payer le mouton bien gras, les bougies, les herbes, l’encens, tout pour faire le gris-gris.

Le Djinn

Le Djinn
Photo sous licence CC BY NC SA de Camille Tulcan

Mais ça marche, c’est sûr, il faut le croire, et Abdul explique à Marcel tous les cas connus que ce grand fqih a réussi à résoudre.
Marcel se laisse convaincre, et confie à Abdul les 1.500 dirhams.

Abdul va traîner dans un autre quartier d’Agadir, il aperçoit des ouvriers manifestement inoccupés. Il en prend un à part :
« Tu voudrais gagner un peu d’argent ? »

Bien sûr on ne dit jamais non.

Abdul lui explique donc qu’il va devoir jouer un rôle, mettre djellaba et turban blanc, et jouer le fqih en récitant des formules incompréhensibles devant un aroumin [étranger] qui ne parle pas arabe. Pour sa prestation il touchera 200 dirhams.

Marché conclu, les courses sont faites, et on revient à l’appartement, avec les bougies et l’encens.

Le cérémonial commence.

Le fqih remplit son rôle.

Marcel est très impressionné. Et puis Abdul commence à traduire ce que dit le fqih, que les djinns sont vraiment puissants, ils sont loin, il faut plus d’exorcisme. Plus de bougies, plus d’herbe, plus de mouton.

Et bien sûr plus de dirhams. 1.000 de plus.

Marcel est pris, il ne discute plus, il sort la liasse de billets, Abdul tend la main…

… mais le fqih parle français « non, tu les donnes à moi, il ne sait pas acheter le bon mouton, c’est pour ça qu’il faut refaire le sacrifice ». Et empoche aussitôt.

Il faut imaginer la tête d’Abdul déconfit…

Mais le plus beau, c’est la fin de l’histoire, quelques semaines plus tard, Marcel, rentré dans son Nord, est resté en contact avec Abdul, et se plaint que tout ça ça ne marche pas.

Il a toujours ses problèmes, et même de pire en pire. Abdul arrivera à convaincre Marcel que tout le problème est dans la distance. Il faut envoyer les djinns par SMS jusqu’à son village… et pour cela Marcel enverra, lui par Western Union, encore 2.000 dirhams, avant de comprendre, enfin.

(Cette histoire de Marcel a initialement été publiée sur Casawaves.com en 2008)

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