La star, le trafiquant de poissons et les chevaux…

8 Nov 2016 par Marie-Aude

La star, le trafiquant de poissons et les chevaux…

Même si on s’intéresse peu à l’actualité marocaine, il est difficile d’ignorer les deux premiers sujets, qui ont fait la une des journaux même à l’étranger, pour des raisons bien différentes. Quant au troisième, il est malheureusement retombé aussitôt dans l’oubli, éclipsé définitivement par les deux premiers.

Le décès d’un vendeur de poisson à El Hoceima

Au tout début, la mort sans doute accidentelle de Mohcine Fikri, broyé par une benne pendant qu’il essayait d’y récupérer sa cargaison d’espadons saisie par les autorités d’El Hoceima a déclenché une colère populaire qui avait des parfums de printemps arabe. A peu de choses près, c’est le même type d’incident qui avait mis le feu aux poudre en Tunisie : le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu et décédera peu de temps après de ses blessures. Il proteste ainsi contre l’humiliation de trop, la hogra insupportable, la enième confiscation de son outil de travail de marchand de légume « informel » comme on dit ici au Maroc.

A El Hoceima, les esprits s’enflamment, on dit qu’on a entendu quelqu’un donner l’ordre de le broyer, « broie le sa mère« , les manifestations commencent immédiatement, le Rif, toujours enclavé, toujours pauvre en dehors de la culture du cannabis a voulu autrefois son indépendance (cf. l’histoire de la très sanglante guerre du Rif), et les manifestations se produisent dans d’autres villes du Maroc.

La comparaison s’arrête là.

Parce que les autorités marocaines ont réagi immédiatement, parce que le roi a demandé que toute la lumière soit faite, alors que l’administration Ben Ali avait longtemps temporisé.

Parce que le père et un des frères de Mohcine Fikri ont appelé au calme, refusant que la mort de celui-ci soit utilisée comme prétexte à des violences.

Et surtout, parce qu’il ne s’agit pas de commerce informel sur une carrossa, mais d’un trafic illégal dont les montants sont loin d’être négligeables. La valeur de la cargaison saisie pour destruction représente environ 30.000 dirhams, 3.000 €, soit le salaire mensuel d’un cadre supérieur (de mémoire, c’est le salaire fixe officiel du PDG de Maroc Télécom, hors primes et autres abondements).

Cette histoire dramatique révèle beaucoup de choses sur le fonctionnement du Maroc.

La pêche de l’espadon est illégale à certaines périodes de l’année. Mais les pêcheurs d’El Hoceima « l’ignorent ». Selon les medias, les explications de cette « ignorance » sont variées. Pour Yabiladi, la pêche aurait même été autorisée, pour l’Economiste elle est effectivement illégale mais les poissons sont redistribués et pas détruit, pour le 360, les pêcheurs sont persuadés que l’interdiction de la pêche ne s’applique qu’aux gros bateaux, et qu’ils ne sont pas obligés de remettre à la mer les espadons qui se prennent dans leurs filets…

« C’est pas moi, je ne savais pas, on ne m’a pas dit »

Nul n’est censé ignorer la loi, mais la première réaction, quand on se fait prendre, que ce soit par un contrôle de police ou un employeur, c’est de nier la faute, même si elle est évidente.

Je pense à une secrétaire, licenciée en droit, ayant signé un contrat avec une clause de confidentialité très détaillée, et prétendant ignorer qu’elle n’avait pas le droit de prendre une copie de tous les documents de l’entreprise, y compris la liste de clients et les procédures informatiques…

Dans le cas de Mohcine Fikri, si vraiment il croyait être dans son bon droit, pourquoi avoir fait sortir la marchandise du port par un autre véhicule que le sien, pour éviter les contrôles ?

Les réserves de pêche du Maroc ne sont pas en bon état, elles ont été surexploitées, de nombreux petits pêcheurs n’arrivent plus à gagner leur vie, les interdictions de pêche pour reconstitution des stocks sont monnaie courante. L’interdiction de pêcher de l’espadon en automne date de 2013. Peut-on réellement croire que le syndicat des pêcheurs d’El Hoceima l’ignorait ?

La toute puissance du Makhzen

Le Makhzen (les représentants du pouvoir central) sont craints au Maroc. Ils ont (eu) la réputation de tirer parti de leur autorité pour encaisser des bénéfices non négligeables. Cette corruption reste malheureusement courante. Dans le cas d’El Hoceima, il semblerait qu’il n’y ait pas eu de persécution, mais abus de pouvoir : la marchandise de Mohcine Fikri aurait dû simplement être saisie, l’ordre de destruction n’a pas été rédigé selon les règles, le procureur général qui a mené l’enquête l’a même qualifié de faux en écriture publique.

Certains parlent de pression exercées pour empêcher Mohcine Fikri d’exercer son commerce, qui aurait « gêné » les négociants installés sur le port. On rentre là dans les arcanes de la vie marocaine, la seule chose dont on peut être sûr en lisant les articles, c’est que M. Fikri développait son affaire en vendant du poisson sans respecter la loi (il n’en était pas à sa première saisie) et qu’il n’était sûrement pas le seul….

Le manque de prudence

Selon les articles, Mohcine Fikri était monté sur la benne pour récupérer sa marchandise ou pour empêcher qu’elle soit détruite. La deuxième formulation est imprécise, on ne sait pas très bien s’il voulait s’opposer au fait que sa cargaison soit mise dans la benne, ou empêcher qu’elle soit broyée. Le fait que la broyeuse ait été démarrée semble indiquer que le poisson s’y trouvait déjà … et manifestement, ça ne choque personne, l’idée de retirer des poissons d’une benne à ordures pour les vendre ?

Quoi qu’il en soit, un mécanisme de benne à ordure, c’est puissant, c’est dangereux, et personne n’est censé monté dedans. Il y a ce mépris face à la précaution, cette façon de ne pas envisager ce qui pourrait mal se passer, qu’on retrouve chez les conducteurs de deux roues sans casque, les piétons qui traversaient en enjambant la rame de tramway, Inch Allah donc pas besoin de prendre des précautions, tu ne peux pas te protéger mieux que Dieu, ton casque il ne sert à rien s’il a décidé de l’heure de ta mort…

Quoi qu’il en soit, personne ne devrait mourir pour 3.000 € de poisson.

Sexe, drogue , pop star et Coran

C’est une toute autre histoire que celle de Saad Lamjarred, incarcéré plusieurs jours en France suite à une accusation de viol porté par une jeune femme blonde qui avait souhaité rester inconnue, avant d’être « outée » au mépris de la loi (secret de l’instruction, toussa, toussa) par un Jeremstar dont les qualités de journaliste volent aussi bas que le monde de la télé-réalité.

Selon le parquet, la victime portait des traces physiques de viol et de coups, et le chanteur a été inculpé de viol aggravé. étant sous l’influence de l’alcool et de la drogue.

Mais aussitôt le Maroc, musulman, obsédé de la virginité de ses filles, où on emprisonne deux adolescentes pour un baiser échangé dans un espace privé, où les couples non mariés n’ont pas le droit d’aller à l’hôtel, où l’homosexualité est passible de prison, où des associations protestent contre le port du bikini sur les plages, ce Maroc s’enflamme pour son beau gosse sirupeux (oui, j’ai écouté des vidéo de Lamjarred et c’est de la soupe), et, comme le dit si bien Fatim Layachi, le Maroc se retrouve subitement peuplé de 33 millions de juristes, et, j’ajoute, de devins, qui savent déjà qu’il s’agit d’un coup monté, d’un complot, d’une extorsion de fonds, voire même d’une activité sournoise de l’Algérie pour discréditer le plus beau pays du monde.

Bref, des deux côtés de la Méditerranée, on ressort le discours de la salope (elle n’avait qu’à ne pas l’accompagner dans la chambre), du « fan »atisme articulé, comme le prouvent ces copies de commentaires laissés sur le blog du « journaliste people », et celles qui osent dire qu’on n’a le droit de changer d’avis, sans même aller jusqu’à rappeler qu’un mec bourré et drogué peut se révéler beaucoup plus désagréable qu’on ne l’imagine et justifier ce changement d’avis, se font traiter de racistes.

Commentaire sur un article sur Saad Lamjarred

Vous les françaises vous cherchez de l’argent car Saad c’est un mec très connu alors arrête votre histoires les potes des boine (?)

Commentaire saad lamjared 2

Tu pues Le Pen Stéphanie… t’inquiète… il fera de la taule et pour 30 ans en plus [ND : 15 ans max en réalité]… pourvu que ça ait soulagé ta haine

C’est si simple, l’accusation de racisme.

D’ailleurs, Saad Lamjarred est innocent, la meilleure preuve, c’est qu’on ressort une vidéo de lui où on le voit faire la prière et réciter le Coran. Vous voyez, un homme pieux, il ne pourrait pas faire de mal à une femme.

En attendant, l’homme « pieux » qui fait étalage de sa foi, au mépris des recommandations du Coran, a déjà une mauvaise affaire du même genre aux Etats-Unis, qui date de 2010. Bien sûr, c’est un complot… Et pourtant, la même accusation portée contre Simo, le monsieur Tout Le Monde, n’aurait pas suscité le même support enthousiaste, bien au contraire, c’était la honte sur lui et sa famille pour des générations.

Les sponsors ne savent plus trop quoi faire. Pepsi a cessé d’utiliser l’image du chanteur, Adoha aussi avant de faire un rétropédalage, mieux vaut associer son image à un inculpé de viol aggravé présumé innocent que de se mettre ses fans à dos.

La protection des puissants et des fameux

En réalité, Saad Lamjarred jouit de traitements de faveur. Le roi a décidé de mettre à sa disposition « son » avocat et d’en assumer les frais, le consul du Maroc assiste aux entretiens en cellule « pour exercer la protection consulaire et faire office d’interprète« . Il y a certainement des interprètes plus qualifiés que lui, quant à la protection consulaire, … c’est un peu injurieux pour la France, et surtout, un consul n’a pas à se mêler d’affaires de droit commun.

Et pendant ce temps là, on fait du slut-shaming, attitude loin d’être réservée aux marocains…

Aucune fille ne devrait jamais être violée ou brutalisée parce qu’elle a changé d’avis et qu’elle ne veut plus, ou parce qu’elle n’a jamais voulu. Mais plus qu’ailleurs, au Maroc, la « culture du viol » fait que, quoi qu’il arrive, la fille est coupable.

Où sont passés, aujourd’hui, ceux qui manifestaient pour Amina Filali, jeune fille qui s’était suicidée parce que le juge marocain lui avait imposé d’épouser son violeur ?

Et les chevaux dans tout ça ?

Ni vedettes de la musique, ni vendeurs de poissons, depuis plusieurs semaines, des chevaux mourraient d’abandon et de manque de soin : affamés, pas traités, les chevaux du haras d’Al Doum sont presque tous morts avant qu’un buzz sur les réseaux sociaux force la SOREC (l’organisme responsable de tout ce qui est cheval au Maroc) force la Sorec à « découvrir » ce que tout le monde savait.

C’est-à-dire qu’un notable local, un notaire, laissait mourir de faim les chevaux qu’il avait racheté. Les chevaux en question étaient des champions, le résultat d’une sélection et d’un élevage soigneux sur des années par les précédents propriétaires. La femme et la fille de ce notaire parlaient partout de « leurs chevaux ».

Mais quand, finalement, le scandale a éclaté (attention aux photos, âmes sensibles s’abstenir), la réaction du notaire a été de dire « je ne savais pas, mes employés m’ont trompé en détournant l’argent de la nourriture, ce n’est pas de ma faute »…. alors que plusieurs personnes l’avaient contacté, lui avaient même proposé de racheter les chevaux.

Parce que cette histoire est sortie en même temps que le Salon du Cheval, elle était gênante, parce qu’elle ne mobilise pas autant, on a pu la faire tomber dans l’oubli. Et le propriétaire ne sera sans doute jamais inculpé de maltraitance sur ses animaux, alors que tout l’arsenal juridique existe au Maroc, qu’il aurait même permis de saisir les animaux avant qu’ils décèdent…

3 Commentaires
  1. Olthy

    Magnifique article si bien tourné, merci ! (un petit bémol, j’aime les chansons de Saad Lamjarred). En ce qui le concerne, évidemment j’entends la même chose que vous et je réponds : « Vous pensez que c’est un coup monté parce qu’ici il est connu, mais en France, personne ! Et on ne fait pas ce genre de chose avec un parfait inconnu ! » Et je leur rappelle l’histoire aux États-Unis et l’histoire avec le journaliste marocain dont il a acheté le silence… Beaucoup de coups montés pour un seul homme!
    Merci, parce que sans vous, je ne serais pas au courant pour cette histoire de chevaux, encore une hypocrisie « à la marocaine »…

    • Marie-Aude

      Le commentaire était trop gentil pour que je ne le publie pas, j’ai un peu corrigé les fautes :) :)

  2. AL

    Mon commentaire risque d’être mal compris mais je ne peux me retenir..

    S’agissant du « coup monté » et des puissants.. Bien que je sois contre cette idée de puissance « exonératrice de responsabilité », je suis ravie de voir POUR UNE FOIS, qu’elle s’applique aussi bien à un chanteur Marocain qu’aux nombreux puissants français qui en bénéficient systématiquement (et les exemples sont bien trop nombreux pour les citer..)

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