Connaissez vous Fouad Laroui ?

9 juil 2013 par Marie-Aude

Connaissez vous Fouad Laroui ?

J’ai découvert Fouad Laroui assez récemment, à ma grande honte, car cet écrivain marocain est très connu.

Mais je me suis rattrapée en lisant plusieurs de ses livres à la suite.

Comme pour Tahir Shah ce fut un vrai bonheur.

Que ce soit Une année chez les français, les aventures des Bédouins dans le polder, ou son dernier recueil de nouvelles, L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, qui a eu le Goncourt de la Nouvelle de 2013, j’ai retrouvé dans ces livres le même humour teinté de tendresse, et la connaissance tellement fine de la société marocaine, qu’elle soit au Maroc ou en terre étrangère.

Le premier est un livre de souvenirs d’enfances, le second parle de l’émigration marocaine, le dernier parle « plutôt » du Maroc et des marocains.

Mais d’abord, qui est Fouad Laroui ?

Fouad Laroui est originaire du Rif, il est né à Oujda, une ville dont les traditions sont fortement marquées par l’Algérie toute proche. Mais il n’y reste pas : jeune, il fait partie des élèves marocains doués qui sont sélectionnés pour faire des études dans le lycée français, en l’occurrence le fameux lycée Lyautey de Casablanca. Il y côtoiera sans doute Eric Besson, mais ne le mentionne pas dans « Une année chez les français« . C’est en orphelin qu’il fera quasiment toute sa scolarité, puisque son père disparaît dans les prisons politiques de Hassan II, sorti pour une simple course en avril 1969 il ne sera jamais revu vivant.

Cette épreuve ne l’empêche pas de faire des études brillantes, exceptionnelles même pour un jeune boursier marocain : il « fait » l’école des Mines en France, et l’école des Ponts et Chaussées. Mais la carrière toute tracée qui l’attend de cadre supérieur dans une grande entreprise marocaine ne l’intéresse pas tellement. Si le phosphate est une des richesses du Maroc, et ceux qui savent l’extraire des privilégiés, Fouad Laraoui s’intéresse plus aux richesses culturelles.

A trente et un ans, en 1989, il change de vie, abandonne sa carrière marocaine et retourne faire des études en Europe. Mais cette fois-ci, c’est en Angleterre qu’il s’installe, dans les prestigieuses universités de Cambridge et de York. Il obtient un doctorat en sciences économiques, et repart à nouveau poser sa valise ailleurs. Le Docteur Fouad Laroui s’installe à Amsterdam, où il enseigne l’économétrie, et se marie.

Fouad Laroui : Une Année Chez Les Français

Une Année Chez Les Français

Des bédouins dans le polder

Des bédouins dans le polder

L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine

Le pantalon de Dassoukine

Mais ce marocain aux multiples racines (plutôt que déraciné) a la bougeotte. D’ingénieur « pur et dur », il est devenu un docteur en sciences humaines. Il glisse alors totalement du « côté obscur de la force », devenant aussi écrivain. Son premier roman « Les Dents du Topographe » est publié en 1996, en français, chez Julliard, et obtient le prix Découverte Albert Camus. Mais il écrit aussi en néerlandais, des poèmes publiés aux Pays-Bas, ainsi que des critiques littéraires pour Jeune Afrique. Il est enfin chroniqueur à la radio marocaine Medi1.

Il a un réel succès, de part et d’autre du détroit de Gibraltar, la preuve en est la sortie de ses livres principaux en format Kindle, dont l’Etrange affaire du Pantalon de Dassoukine.

Le style Laroui

La « petite musique » de Fouad Laroui est très particulière. Il réussit en particulier à manier l’ironie sans acidité ni condescendance.

Fouad Laroui connaît parfaitement ceux qu’il dépeint, leurs petits défauts, leur ton de voix. Sa description de la discussion entre trois Jdidis dans l’Etrange affaire du Pantalon de Dassoukine est une pure merveille : on entend les accents, on voit les gestes, on suit les détours qui font les longues discussions dans les cafés.

Fouad Laroui est apprécié au Maroc parce qu’il a un regard de marocain. Ce qu’il dit sur les habitants de ce pays, les marocains sont d’accord. Ils ne se sentent ni insultés, ni agressés par l’un des leurs, qui parle lui-même, sans doute, comme ceux qu’il décrit.

Outre cette gentillesse, l’autre talent de Fouad Laroui est d’être profondément multiculturel.

Vivant en Europe, réellement européen, parce qu’ayant vécu dans plusieurs pays, il sait expliquer, sans en avoir l’air, les mystères de la culture marocaine, et pourquoi ceci, et pourquoi cela, et pourquoi, durant le mois de Ramadan, un marocain athée ne faisant pas Ramadan s’abstiendra de fumer ou de boire devant son patron égyptien et copte, qui lui même ne fait pas Ramadan. (Dans Les Bédouins dans le polder)

Fouad Laroui : Une Année Chez Les Français

Une Année Chez Les Français

Une année chez les français

Ce livre est autobiographique. Il raconte l’histoire d’un jeune enfant marocain de dix ans, qui arrive un beau matin de 1969, après un voyage épique à travers les montagnes du Maroc, en compagnie de son oncle et de quelques volailles, devant une immense porte, celle d’un lycée français.

On ne le nommera jamais, bien sûr, mais on sait qu’il s’agit du lycée Lyautey.

C’est la première année que le jeune Mehdi passe « chez les français », ces gens étranges qui sont tellement différents des marocains, qui mangent du porc, qui parlent sans vergogne de choses qu’un bon marocain n’oserait jamais évoquer (trop hachouma, mon fils), mais qui ont une qualité immense : chez eux on trouve des tonnes de livres, et on peut lire à longueur de journée.

Car Mehdi est un enfant qui aime la lecture, et qui dévore. A tel point que son instituteur a été impressionné par son intelligence et son savoir, et s’est battu pour lui obtenir une bourse. A tel point que le petit arroubi va aussi faire la conquête de ses camarades aisés, fils de la haute bourgeoisie marocaine et française.

A travers les yeux du petit Mehdi, et ses rencontres, ce sont aussi les travers d’une société très récemment post-coloniale qui sont évoqués, avec les pions du lycée, surveillants marocains frustrés, les enfants de riches familles qui n’ont pas besoin de bien travailler au lycée, les incompréhensions quand on lui refuse le rôle qu’il rêve de jouer, dans la troupe de théâtre amateur, à cause de son « type » marocain.

C’est aussi une amitié avec un jeune français, qui sera arrêtée par des incompréhensions, après lui avoir ouvert des portes supplémentaires dans ce monde étrange.

Des bédouins dans le polder

Des bédouins dans le polder

Les bédouins dans le polder

« Les Bédouins dans le polder » est une réflexion personnelle, un recueil d’essais. Il est donc « moins » autobiographique que « Une année chez les Français« . Néanmoins, il parle encore d’un monde que connait parfaitement Fouad Laroui : celui des marocains de l’émigration, les M.R.E. comme on les appelle au bled, ceux qui rentrent l’été seulement.

D’ailleurs, le texte est souvent écrit à la première personne du singulier. Fouad Laroui base sa réflexion sur des épisodes qu’il a vécu, sur des rencontres qu’il a faites.

Il ne cherche pas dans ce recueil à brosser un tableau idyllique de l’émigration marocaine, mais plutôt à expliquer, en partant de faits réels, les grandes incompréhensions européennes, la (totale) incapacité des gouvernements européens à comprendre les motivations des marocains, et donc à « pousser les bons boutons » pour les intégrer.

Les Pays-Bas ont connu une forte immigration marocaine, comme partout en Europe de nombreux travailleurs ont été envoyés sur des chantiers, hébergés dans des logements type Sonacotra, avant de commencer à s’implanter réellement. Au pays de Geert Wilders, les tensions autour de l’Islam, et donc principalement autour des maghrébins, sont très fortes.

Fouad Laroui n’est ni politicien ni ethnologue. Mais il est marocain des polders, et des canaux sur la Tamise et des bords de Seine. Les clés qu’ils donnent dans ce livre sont d’autant plus pertinentes qu’elles ne sont pas dogmatiques.

L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine

L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine

L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine

Elle est bien étrange, effectivement, l’affaire qui arrive à Dassoukine, haut fonctionnaire marocain envoyé négocier un achat de blé à Bruxelles. Il aura la gloire de rapporter au Maroc des tonnes de blé gratuites, au prix d’une humiliation tellement incroyable à Bruxelles qu’elle en devient risible.

Cet écart entre gloire et petitesse, là encore est exemplaire du style de Laroui. C’est Dassoukine lui-même qui raconte son histoire, avec humour, avec vivacité, et sans que l’on sache ce qui prime : la satisfaction du blé gratuit, la vexation encourue pour l’obtenir, ou l’étonnement, devant l’étrange enchaînement de circonstances.

Ce livre est le moins autobiographique des trois. A l’exception d’une nouvelle, il raconte des histoires arrivées ailleurs, à d’autres.

Un des textes tranche totalement par rapport aux autres. C’est déroutant, et il faut sans doute le mettre de côté, pour le lire « à part ». Laroui utilise un procédé littéraire de répétition pour tenter de faire comprendre l’étrangeté que peut, parfois, ressentir un étranger qui n’est pas chez lui.

Il m’a particulièrement touchée, parce que justement, étrangère au Maroc, il me semblait pouvoir retourner certaines phrases pour me les appliquer. Toutes les émigrations sont voisines…

Fouad Laroui a publié un livre de poésies en néerlandais « Verbannen woorden » (mots interdits) qu’il n’a pas voulu laisser traduire en français, car il le trouve trop intime. Il me semble que cette nouvelle atypique est du registre de ses poésies.

Bref, vous l’aurez compris, je vous recommande fortement les livres de Fouad Laroui.

Et vous ? En avez-vous lu ? Les avez-vous aimé ? Dites-moi ce que vous en pensez dans les commentaires !

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Un commentaire
  1. Assia

    Bonjour!

    j’adore Laroui.

    savez-vous si Une annee chez les Francais est traduit en russe?

    MERCI!

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