Uber et la novlangue : comment quitter le Maroc sans perdre la face

21 Fév 2018 by Marie-Aude

Uber et la novlangue : comment quitter le Maroc sans perdre la face

Dès le début, Uber a su pratiquer un marketing et des relations publiques agressifs, prétendant, contrairement à l’évidence et aux déclarations et injonctions de la Wilaya de Casablanca, qu’il respectait parfaitement la loi. Avec lenteur, les revers juridiques se sont accumulés, plusieurs pays déclarant l’entreprise illégale, la Communauté Européenne affirmant qu’Uber remplit bien un service de transporteur (et pas de simple mise en relation) et qu’il doit donc respecter les contraintes légales imposées à ces derniers.

Poursuivi en justice par la Wilaya de Casablanca, Uber a dû sentir le vent tourner, car l’entreprise vient de déclarer mettre fin à ses activités au Maroc, « pour l’instant » (mais on reviendra, Inch Allah).

J’avoue, j’ai honte, mais j’ai eu un petit moment d’auto-satisfaction personnelle… je l’avais bien dit, au moment de l’ouverture d’Uber à Casablanca, en Juillet 2015 :

Honnêtement, je ne crois pas au succès d’Uber au Maroc.

(Séance d’auto-satisfaction qui permet de compenser mon erreur manifeste à propos d’Ikea, qui fonctionne remarquablement bien).

Mais ce n’est pas de ça dont je voulais vous parler ce soir, mais plutôt de ce monument de « bull shit communication » qu’a été le communiqué de presse d’Uber.

Malheureusement, depuis notre lancement au Maroc il y a bientôt 3 ans, nous n’avons pas eu de clarté sur l’intégration des applications comme Uber au modèle de transport existant. […]

L’incertitude réglementaire actuelle ne nous permet pas de fournir une expérience sûre et fiable, qui réponde aux exigences de nos clients, chauffeurs comme passagers. Ainsi, tant qu’il n’y aura pas de vraie réforme et un environnement favorable aux nouvelles solutions de mobilité, nous sommes contraints de suspendre nos opérations, dès cette semaine.

C’est la loi du genre, mais c’est extrêmement culotté.

En effet, comme je l’avais démontré dans mon article, il n’y avait aucune incertitude réglementaire. La réglementation ne permettait en effet le transport individuel de personnes en ville qu’aux petits taxis et encadrait tellement strictement le transport touristique qu’il était quasiment impossible dans une ville comme Casablanca (en particulier, tout transport de client marocain devait être déclaré nominativement 48 heures à l’avance).

Uber a eu toute la clarté possible sur son « intégration dans le modèle de transport existant« , mais n’a pas voulu entendre, pendant trois ans, ces réponses. « Keskidi ? J’ai pas compris ?  » quand les différentes autorités leur disaient « non ».

Il y a plusieurs façons de dire non : porter plainte, comme l’a fait la Wilaya de Casablanca en est une. Laisser faire les débordements violents des taxis à l’encontre des chauffeurs Uber, surtout dans un état fortement policier comme le Maroc, en est une autre. (Même si les autorités publiques ont dénoncé ces débordements…)

Uber reviendra-t-il au Maroc ?

Il est peu probable qu’Uber revienne rapidement. L’évolution de la législation marocaine se fait généralement à pas d’escargot podagre, et la mise en place d’un contexte réglementaire favorable à Uber (et ses concurrents directs, comme Careem) n’est certainement pas une des priorités du gouvernement. Beaucoup de sujets sont infiniment plus urgents, à commencer par :

  • la libéralisation du dirham et ses conséquences
  • la fin progressive de la Caisse de Compensation
  • l’amélioration du cadre fiscal, qui est une des priorités actuelles, avec informatisation, augmentation des contrôles et mise en place d’aides, qui se chiffrent en milliard (notamment la récupération de la TVA)
  • la réforme de l’enseignement
  • la réforme de la justice
  • la diminution de la dépendance agricole
  • le désenclavement du sud et des zones pauvres (Jerada, Kenitra)

A côté de cela, le sort de 300 chauffeurs qui pourront trouver d’autres emplois, et dont l’ubérisation impliquait une perte de travail pour les chauffeurs de taxi, pèse peu. Très peu.

D’autant plus que le gouvernement marocain a fait beaucoup pour améliorer le sort des taxis, petits et grands. En particulier en finançant le renouvellement des voitures. On trouve de plus en plus de taxis neufs, en bon état.

Et d’autant plus que le gouvernement marocain n’a aucune envie de s’attaquer au problème de fond : la grima, la licence d’exploitation d’un taxi, qui est une faveur du palais. Celui qui a une grima va la louer à un taxi (qui peut lui-même la sous-louer pour faire tourner la voiture 24h/24). Bref, plus encore qu’en France, la licence de taxi est un actif qu’on ne peut pas supprimer comme cela.

Un jour, Inch Allah, Uber reviendra.

Mais il va être intéressant de voir si Careem et les autres concurrents d’Uber plient eux aussi bagage.

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2 Comments
  1. El Quassi

    Vous avez énuméré les raisons apparents du départ d’Uber, mais si l’on compare avec la situation de Careem (Captain) en observant qu’à toutes choses égales par ailleurs, la différence principale entre les deux est leur provenance: l’une occidentale et l’autre ‘arabe’. Non.. non ce n’est pas du racisme que je signale, mais plutôt du respect des droits individuelles des clients transportés. c’est l’acceptation de faire « indicateur de police » qui pose problème à ces sociétés internationales, notion non acceptable dans une économie libérale dont Uber est issue. Presque la totalité des régimes arabo-musulmans sont encore au stade du 18ème siècle des économies libérales, les mentalités et certaines pratiques ne sont pas encore au stade du 2.0. Le ‘Inch Allah’ d’Uber risque de durer longtemps !

    • Marie-Aude

      Bonsoir

      je ne suis pas d’accord avec vous. La principale différence entre Careem et Uber a été la façon de communiquer. Uber est arrivé en expliquant, grosso modo, qu’il allait « sauver » les marocains. Careem a été beaucoup plus discret. Quant au respect de la vie privée, il suffit de voir ce qui se passe dans les pays en « économie libérale » pour voir que c’est une belle foutaise (d’autant plus que rien n’empêchait les chauffeurs Uber de faire indic).
      Et s’il est facile de stigmatiser les régimes « arabo-musulmans », on peut aussi aller voir du côté des régimes africains ou sud-américains.

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