L’Aïd au Maroc

17 Oct 2013 par Marie-Aude

L’Aïd au Maroc

L’Aïd au Maroc, c’est très différent selon l’endroit où on le vit. Parce que Bernard faisait manifestement la tête à l’idée de la semaine qui l’attendait à Casablanca, et que je me réjouissais de descendre dans ma belle-famille partager ce moment de fête, nous sommes partis dans une longue discussion – comparaison.

Débauche de moutons ?

On appelle souvent, par un raccourci inexact, l’Aïd El Adha, ou Aïd El Kébir, la « fête du Mouton« . En réalité, la « fête du sacrifice », ou la « grande fête », n’en est pas une pour la pauvre bête, dont quelques millions sont passés de vie à trépas dans la matinée du mercredi 16 octobre, entre la fin de la prière et la fin de la matinée.

Pendant les jours qui précèdent, « tout est au mouton ». En descendant vers Tazzarine, nous avons vu de nombreux moutons qui partaient vers leur destinée, chargés sur des carrioles, des mobylettes (si, si), dans des coffres de petites peugeot… la photo d’un mouton qui prend le tram a été largement partagée sur Facebook.

Je n’ai pas les chiffres exacts, mais en comptant plus de trente millions de marocains, ce doit bien être un peu plus de deux millions de moutons qui sont sacrifiés. C’est clair que cela fait « beaucoup« .

En ville, absorber la quantité de moutons est … difficile

Les moutons sont partout, sur les terrasses, dans les garages, et les rues ne sont pas très ragoutantes, le sang dégouline sur les trottoirs et dans les « absences » de caniveau, l’odeur de mouton, de tête de mouton bouillie, de brochettes envahit tout… jusqu’à l’écœurement.

 De plus, comme beaucoup de marocains citadins achètent leur mouton quelques jours avant l’Aïd, voire une semaine, il a fallu les garder, et après la fête, il faut donc se débarrasser de la paille souillée.

Aid El Kebir en ville, dans une petite cour

L’Aïd en ville, ce n’est jamais simple
(Photo CC BY Michele Benericetti)

La ville moderne n’est pas prévue pour cela. Or le recours aux abattoirs, si il commence à se pratiquer, est loin d’être la norme.

A la campagne, c’est beaucoup plus simple

Mes beaux-parents ont une maison simple dans un village de la vallée du Draa. Des grandes pièces, des patios, du pisé pour les murs, de la terre-battue pour le sol, un potager, derrière le potager l’enclos des moutons, derrière l’enclos des moutons la colline.

Nous étions une quarantaine de personnes dans la maison, et nous avons abattu seulement deux moutons et une chèvre. On est donc très loin du « show off » qui existe dans les grandes villes, où des familles vont acheter deux ou trois moutons, puis aller discrètement revendre les demi-carcasses restantes, le vendredi. (Méfiez-vous donc de la vente de mouton à Acima la semaine prochaine !)

Le sacrifice du mouton se fait en famille, tout le monde participe, de mon beau-père qui surveille la bonne tenue des opérations aux plus jeunes qui courent pour apporter un seau d’eau ou laver un morceau.

De la terre est très vite jetée sur le sang, qui n’a même pas le temps de sécher au soleil, les viscères sont emmenées à une cinquantaine de mètres sur la colline, pour être nettoyées, il faut faire vite pour dépecer les carcasses, avant de les mettre à sécher pour commencer la consommation le lendemain.

On expose la qualité du mouton de l'Aid El kebir

On expose la qualité du mouton, fierté familiale

Un repas assez frugal rassemble les « bouchers » autour d’un tajine, puis les femmes s’affairent à préparer les abats, et le délice des délices : les borfafs, des brochettes de foie au cumin et aux épices, enrobées de crépine.

La différence ? Plus d’authenticité à la campagne

A la campagne, le ratio mouton / mètre carré est nettement plus faible, on n’a pas l’impression d’un massacre. En plus, les gens ne sont pas riches, si ils cherchent à avoir un beau mouton, ils ont souvent élevé les bêtes eux-mêmes et ils ne vont pas s’endetter pour acheter le mouton.

On n’a donc pas cette impression de massacre « gratuit » que Bernard ressent dans la grande ville.

La fête à la campagne, ce n’est pas seulement le mouton. C’est d’abord de se retrouver en famille, puisque les enfants reviennent « au bled » pour y passer la fête, chacun retrouve des gens qu’il n’a pas vu depuis longtemps, parfois depuis l’Aïd précédent.

C’est ensuite un grand moment de sociabilité, entre les travaux de cuisine, les femmes mettent leurs plus beaux habits, les hommes s’habillent aussi avec leur plus belle djellabah (souvent achetée pour l’occasion), et chacun va rendre visite à ses voisins, pour lui souhaiter « Mabrouk El Aïd ».

C’est très beau, le matin, de voir la prière collective, qui se fait sur un grand terrain, car la mosquée est trop petite, avec tout le monde, hommes et femmes, en habits de fête.

La « folie du mouton »

En ville, la dimension conviviale et religieuse de la fête est un peu perdue, comme notre célébration de Noël en Europe, très commerciale. Beaucoup de familles s’endettent lourdement pour pouvoir s’offrir un mouton, privilégiant aussi l’aspect du mouton (belles cornes, pelage blanc) à la qualité de la chair.

Or cet endettement est contraire à l’Islam, comme est considéré comme un péché mortel (comme dans la religion chrétienne) le fait de se suicider. Pourtant, cette année comme en 2011 on rapporte au moins un cas de quelqu’un qui se serait suicidé parce que ses problèmes financiers l’empêchaient d’acheter « le mouton ».

Participer à l’Aïd quand on n’est pas musulman

Sauf si vous vivez dans une grande villa loin de tout dans un quartier chic, il y a de fortes chances que vos voisins vous invitent à partager la fête avec eux. Profitez de l’occasion, d’abord ça fera passer les aspects moins positifs, et puis ce sera une excellente occasion de nouer des liens d’amitiés.

Si vous n’êtes pas très enthousiasmé par les brochettes de foies, ou la tête de mouton bouillie, faites l’effort de goûter (pour la tête de mouton, il y a des morceaux de viande délicieux, et pour les brochettes, le foie est très bien cuit, très différent du goût européen), rien qu’un petit morceau. Les marocains savent que beaucoup d’européens ne sont pas friands des abats, votre effort sera apprécié… et vous profiterez du reste avec plaisir !

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2 Commentaires
  1. Ahmed

    Super article, juste sur plusieurs points !

    Il est vrai que certaines familles s’endettent lourdement pour payer le mouton: D’ailleurs, avec l’Aïd on voit se multiplier les publicités pour des crédits « spécial Mouton » à taux exhorbitants.

    C’est d’autant plus triste que le sacrifice n’est pas une obligation religieuse pour ceux qui ne peuvent pas se le permettre (et que le but n’est pas de « show-off » comme vous le notez justement mais surtout de partager ce moment, notamment en donnant une partie du mouton aux pauvres qui en ont le plus besoin).

    Pour ce qui est des abats, c’est bien dommage parce que c’est très délicieux :-) ! (je suis actuellement en France, et même ici les gens on tendance à apprécier, après ça dépend des régions)

    • Marie-Aude

      Merci beaucoup ! Personnellement, je fais partie des français qui apprécient les abats, et je suis très heureuse au Maroc. (Bon, j’avoue, la tête de mouton, j’ai un peu de mal).

      J’espère que vous étiez au Maroc pour l’Aïd. Le passer en France, ça doit être un peu comme Noël ici au Maroc : un truc un peu bizarre, auquel il manque beaucoup d’ambiance !

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